Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères

« Arrêtons de faire la leçon à l’Afrique »

25.01.2017 - Communiqué de presse

Favoriser l’investissement privé, apprendre de la Chine, ne pas répéter les erreurs du passé : Paul Collier, spécialiste de l’économie du développement, a répondu aux questions de la Deutsche Welle à propos du nouvel agenda du G20 pour l’Afrique.

Le professeur Paul Collier, spécialiste de l’économie du développement
Le professeur Paul Collier, spécialiste de l’économie du développement © picture alliance/dpa© picture alliance/dpa

Vous conseillez le gouvernement fédéral dans sa politique vis-à-vis de l’Afrique pendant la présidence allemande du G20. Quel est votre principal conseil ?

D’après mon expérience, les gouvernements africains en ont assez qu’on leur fasse la leçon. Alors, arrêtons de les sermonner et concentrons-nous sur ce que nous pouvons faire pour aider à créer des perspectives économiques. Proposons notamment un forum dans lequel les gouvernements africains pourront décider eux-mêmes des engagements qu’ils souhaitent prendre et montrer ainsi aux investisseurs que l’Afrique est réellement ouverte aux échanges. Le gouvernement allemand accueillera une grande conférence sur l’Afrique en juin 2017. Pour les États africains, ce sera l’occasion de promouvoir leur environnement d’investissement devant un public d’hommes d’affaires. C’est le ministère allemand des Finances qui a fait appel à moi. Et nous avons d’emblée été d’accord, il n’y a pas eu de différends, de désaccords ou de tensions : nous sommes tous d’avis que nous ne devons plus faire la morale à l’Afrique.

Le gouvernement allemand a inscrit l’Afrique à l’ordre du jour du G20, notamment en raison de la crise des réfugiés. La priorité allemande semble être de trouver le moyen d’endiguer l’immigration illégale vers l’Europe. Que pensez-vous de cette approche ?

Pendant de nombreuses années, l’Afrique a stagné tandis que d’autres régions du monde se sont développées. L’Afrique a beaucoup de retard à rattraper. L’Europe est le continent voisin de l’Afrique et il est donc naturel qu’elle l’aide dans ce processus de rattrapage. Si l’Afrique ne rattrape pas son retard, les Africains se diront alors qu’ils doivent aller chercher de l’espoir ailleurs. Et si l’Europe veut freiner les flux migratoires, il faut en toute logique que l’Afrique donne des espoirs crédibles à ses citoyens. En aidant à ouvrir de nouvelles perspectives en Afrique, l’Europe peut jouer un rôle très important à cet égard. Et c’est donc ce que la présidence allemande du G20 a l’intention de faire : créer des opportunités économiques en Afrique. Mais le programme du G20 ne prévoit en aucun cas de soudoyer l’Afrique pour qu’elle « reprenne » ses citoyens.

Le journal allemand taz vient de publier les résultats de ses recherches sur ce qu’il appelle « un tournant dans la politique de développement de l’Union européenne ». Selon cet article, l’Union européenne se préoccuperait désormais davantage de la capacité des gouvernements africains à stopper l’immigration que des objectifs « traditionnels » de développement, comme promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance. Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit là de l’Union européenne. Pas du G20. Or, ils ont des stratégies complètement différentes. L’agenda du G20 ne vise pas à donner des leçons de démocratie ou à renvoyer les migrants dans leur pays. Les « pactes avec l’Afrique » formeront la clé de voûte du G20. Chaque gouvernement du G20 et chaque État africain sera encouragé à prendre des engagements individuels. Les accords entre deux pays pris sur la base de ces engagements constitueront les « pactes avec l’Afrique ». Cette démarche repose sur deux objectifs clairs : améliorer les infrastructures en Afrique d’une part, accroître l’investissement privé en Afrique d’autre part. Ces deux éléments stimuleront la création d’emplois pour les citoyens africains ordinaires.

Pouvez-vous me donner un ordre de grandeur des sommes investies dans cet agenda ?

Non, ça m’est impossible. Et il ne s’agit pas en premier lieu de transferts d’argent. L’objectif est d’instaurer un climat qui incitera les investisseurs privés à débourser de l’argent et les gouvernements africains à emprunter en toute sécurité et à peu de frais. Ils seront en effet en mesure de rembourser cet argent puisqu’il sera employé de manière suffisamment productive pour générer des revenus. Cela fait partie des engagements. Nous remplaçons les subsides par des opportunités d’investissement.

Diriez-vous que cet agenda représente un changement majeur par rapport à la coopération et à l’aide au développement traditionnelles ?

Oui. Ces dernières années, on s’est focalisé sur la dimension politique d’une part et humanitaire d’autre part. Ces objectifs sont respectables mais aucun d’eux ne s’est avéré concluant. Ce que nous essayons de faire avec cet agenda du G20, c’est de revenir aux fondamentaux. Quand on peut gagner sa vie correctement, on n’a pas besoin d’aide humanitaire de l’étranger.

Êtes-vous en train de dire qu’il faut arrêter les projets de développement traditionnels, menés à petite échelle ?

Ils doivent être remplacés par des choses qui marchent réellement et à grande échelle. Nous devons avoir une vision moins étriquée et renoncer aux petits projets qui sont juste bons à fournir de belles photos. Il faut opérer une véritable transformation. L’Afrique compte un milliard d’habitants : pour faire la différence, il faut agir à grande échelle. Le montant des capitaux privés disponible dans le monde est colossal. La difficulté consiste à accéder à cette immense réserve d’argent privé. Aucun investisseur ne s’impliquera là où l’approvisionnement en électricité n’est pas fiable. Et ce n’est là qu’un exemple de ce qui est vital pour une infrastructure économique.

La Chine a investi massivement en Afrique et peut exploiter des ressources naturelles en contrepartie. Le programme que vous venez de décrire s’inspire-t-il de cette stratégie ?

Je ne dirais pas qu’il s’en inspire mais notre approche n’est pas non plus aux antipodes. Les Chinois ont privilégié les infrastructures et se sont abstenus de donner des leçons. Le gros problème avec les Chinois, c’est la méthode qu’ils emploient en affaires. Certains marchés conclus par la Chine sont très opaques et on peut craindre qu’ils lui soient nettement plus profitables qu’à l’Afrique.

En quoi une approche unifiée du G20 serait-elle meilleure ?

Elle reposerait davantage sur la concurrence et serait plus transparente. Tous les projets d’infrastructures feraient au préalable l’objet d’une véritable analyse du rapport coûts/avantages. Ils passeraient aussi par une procédure d’appel d’offres en bonne et due forme et leur mise en œuvre serait contrôlée en continu pour s’assurer de la qualité de ce qui serait construit. Des ministres africains des Finances m’ont fréquemment dit ne pas oser ouvrir certains sites construits par des entrepreneurs chinois parce que les normes de construction étaient si insuffisantes qu’ils ne les estimaient pas sûrs. Une approche du G20 avec un système normalisé peut nettement améliorer les choses. Mais bien sûr, les Chinois font partie du G20.

Ce qui veut dire que les Chinois devraient eux aussi changer leur façon de travailler en Afrique.

Ce qui veut dire qu’ils feront l’objet d’un contrôle plus strict. Je ne veux pas parler d’un contrôle exercé par les pays occidentaux. Le but est de donner aux gouvernements africains les moyens de contrôler efficacement tous les projets.

Les barrières douanières entre les pays africains sont légion et il est souvent plus facile d’expédier des marchandises de l’Afrique vers l’Europe que d’un pays africain vers un autre. Que peuvent y changer le G20 ou l’Allemagne ?

Cette question concerne de toute évidence les gouvernements africains eux-mêmes et nous ne pouvons pas leur imposer de changer leur politique commerciale. Ce que nous pouvons faire concerne les infrastructures. Si les échanges sont limités, c’est notamment à cause de la piètre qualité des liaisons de transport entre pays africains et de l’organisation administrative concrète aux frontières. Ce sont des points sur lesquels nous pouvons apporter notre aide. Et il serait judicieux que l’Europe fasse affaire avec des blocs commerciaux régionaux d’Afrique, comme la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) ou la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Au lieu de cela, l’Europe a négocié avec les différents pays, ce qui s’est avéré destructeur pour les blocs commerciaux régionaux africains. Pour les membres européens du G20, il serait temps de repenser ce que l’Europe propose à l’Afrique.

L’Europe ne devrait donc pas seulement privilégier l’ouverture de certains pays aux produits européens ?

Tout à fait. C’est toute l’ironie de l’histoire : alors que l’Europe pourrait justement exporter en Afrique son concept de marché intérieur, elle cherche à imposer aux pays africains d’ouvrir leurs portes aux importations européennes. Et les gouvernements africains en ont assez.

Paul Collier est un spécialiste reconnu du développement africain. Professeur de politique économique et publique à la Blavatnik School of Government de l’université d’Oxford, il a également été directeur du Groupe de recherche sur le développement de la Banque mondiale. En 2014, il a été fait commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique.

Propos recueillis par Andreas Becker le 16 janvier 2017 pour la Deutsche Welle :

http://www.dw.com/de/paul-collier-keine-moralpredigt-f%C3%BCr-afrika/a-36934327

Contenus associés

Retour en haut de page