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L’Hôtel de Beauharnais, 200 ans d’histoire partagée

Ambassadeur Nikolaus Meyer-Landrut et Mme Françoise Nyssen, Ministre de la Culture et de la Communication © Frederic Brunet / Ambassade d'Allemagne

Ambassadeur Nikolaus Meyer-Landrut et Mme Françoise Nyssen, Ministre de la Culture et de la Communication, © Frederic Brunet / Ambassade d'Allemagne

23.03.2018 - Article

Le 4 février 1818, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III achetait à Paris l’hôtel particulier d’Eugène de Beauharnais, pour en faire sa légation. Ce joyau d’architecture, devenu résidence de l’ambassadeur, a fêté le 21 mars ces 200 ans d’histoire partagée.

Le prince avait besoin d’argent. Le roi voulait un pied-à-terre prestigieux. Le 4 février 1818, Eugène de Beauharnais (1781-1824), fils de l’Impératrice Joséphine et vice-roi d’Italie, cédait son hôtel particulier parisien au roi de Prusse Frédéric-Guillaume III. Le prix fixé (575 000 F) était inférieur à celui demandé (plus de 900 000 F). Mais il reflétait la magnificence de ce bâtiment construit entre 1713 et 1715 par Germain Boffrand, qu’Eugène de Beauharnais avait réaménagé au prix de dépenses somptuaires (fustigées par son beau-père, Napoléon Ier) entre 1803 et 1817. 

L’intérêt du roi de Prusse pour cette demeure de luxe remontait au printemps 1814. Lors de la bataille de Paris et de l’entrée des coalisés dans la capitale, l’Hôtel de Beauharnais lui avait servi de quartier général. À partir de 1816, il le loua pour héberger sa légation à Paris, puis il eut l’opportunité de l’acheter. Le comte Heinrich von der Goltz, qui avait mené les négociations de paix avec la France à la fin de l’ère napoléonienne, s’occupa des tractations. Il devint le premier légataire prussien à y résider.

Frédéric-Guillaume III effectuait de fréquents séjours privés à Paris. Comme le souligne l’historien d’art Jörg Ebeling dans un récent ouvrage (Le style Empire, l’Hôtel de Beauharnais à Paris, 2016), son installation à l’Hôtel de Beauharnais reflétait le nouveau statut de la Prusse sur la scène européenne après la victoire contre Napoléon. Il lui offrait aussi le plaisir d’une demeure de charme située en bord de Seine, en plein cœur de Paris, et « dont le mobilier choisi et luxueux n’avait pas son pareil à Berlin, ni à Potsdam ».

Artistes et diplomates

L'Hôtel de Beauharnais, le salon vert © Frederic Brunet / Ambassade d'Allemagne
L'Hôtel de Beauharnais, le salon vert© Frederic Brunet / Ambassade d'Allemagne

Mais le roi de Prusse n’était pas le seul à goûter le charme de la capitale française. À partir des années 1820, l’Hôtel de Beauharnais devint un pôle d’attraction pour d’innombrables visiteurs allemands. Outre des princes et le roi Louis II de Bavière, on a pu y croiser Alexander von Humboldt, les architectes Karl Friedrich Schinkel et Leo von Klenze. Le compositeur Richard Wagner y a composé L’arrivée des cygnes noirs, dont la partition est toujours conservée dans le salon de musique. Le peintre Max Beckmann y a assisté à une réception qu’il a immortalisée sur la toile La société parisienne (1931), conservée au musée Guggenheim de New York. En 200 ans, des dizaines d’artistes allemands et français s’y sont produits, rencontrés et mutuellement inspirés.

Au balcon de l’Histoire

Mais ce sont, bien sûr, les diplomates qui ont marqué l’histoire du lieu. Avec ses fenêtres ouvertes sur la Seine et les Tuileries, l’Hôtel de Beauharnais leur a offert un observatoire privilégié sur l’histoire de France. Dans leurs mémoires, on découvre leur surprise lors des Trois Glorieuses de 1830 et leurs interrogations lors de la Révolution de 1848, qui devaient les dépêcher en Prusse et avoir des échos outre-Rhin. On scrute aussi leurs analyses sur la France, et leur volonté de retisser des liens après les guerres, dans les années 1870, 1920 et 1950.

Parallèlement, l’Hôtel de Beauharnais a été un miroir de l’histoire allemande. La légation de Prusse avait obtenu le statut d’ambassade à la demande expresse de Bismarck, chef de la mission diplomatique en France au début des années 1860. Le bâtiment a dès lors servi d’ambassade à plusieurs régimes : l’Empire allemand (de 1871 à 1918), la République de Weimar (de 1919 à 1933) et le IIIe Reich (de 1933 à 1945). Après la guerre, confisqué par l’État français, il a été classé monument historique et a hébergé les services de différents ministères dont le Quai d’Orsay. Mais le rapprochement franco-allemand a changé la donne. En 1961, le général de Gaulle l’a rétrocédé à l’Allemagne, devenue République fédérale.

L'Hôtel de Beauharnais © Frederic Brunet / Ambassade d'Allemagne
L'Hôtel de Beauharnais © Frederic Brunet / Ambassade d'Allemagne

L’Hôtel de Beauharnais n’a toutefois pas été qu’un lieu d’observation et de rencontres. A plusieurs reprises, il a été le théâtre d’événements tragiques. L’affaire Dreyfus y est née : c’est dans la poubelle de l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne qu’une femme de ménage, Madame Bastian, a trouvé le fameux « bordereau » qui devait servir à accuser le capitaine Dreyfus. Alsacienne et loin d’être la personne analphabète qu’elle avait prétendu être, elle a transmis ce morceau de papier déchiré aux services français du contre-espionnage. Il laissait supposer qu’un officier français avait divulgué des informations secrètes. Dreyfus fut accusé. Et l’ambassade d’Allemagne décida de ne plus employer que du personnel allemand, non alsacien, et ne parlant pas un mot de français…

C’est aussi depuis l’Hôtel de Beauharnais que l’ambassadeur d’Allemagne en France Wilhelm von Schoen a assisté en spectateur impuissant au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il a fait le récit de ses entretiens avec le Président du Conseil français, René Viviani, qui espérait au départ que le pire serait évité. Mais l’engrenage des alliances militaires était implacable. Il a jeté la France et l’Allemagne l’une contre l’autre en quelques jours.

Vingt ans plus tard, nouvelles tragédies : en 1938, l’assassinat d’un conseiller de l’ambassade servait de prétexte au pogrom nazi de la Nuit de cristal, puis en 1940, l’Hôtel de Beauharnais devenait l’ambassade du régime nazi sous l’Occupation.

Histoire croisée, histoire partagée

Mais la tragédie n’est pas la fin de l’histoire. L’Hôtel de Beauharnais joue aujourd’hui un rôle important dans les relations de coopération et d’amitié que le traité de l’Élysée (1963) a inaugurées entre la France et l’Allemagne. Il a fallu attendre le 3 février 1968 et la fin d’une vaste campagne de rénovation pour qu’il soit inauguré comme résidence de l’ambassadeur, en présence du général de Gaulle et du président allemand, Heinrich Lübke. Depuis, c’est un lieu de rencontre unique entre les responsables politiques, économiques, culturels et scientifiques des deux pays, ainsi qu’entre les sociétés civiles.

Une constante a néanmoins marqué les siècles : la fascination. Fascination des visiteurs allemands pour la France… et pour l’Hôtel de Beauharnais.

A.L.

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