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Hermann Hesse, esthète… mais résistant

L‘écrivain Hermann Hesse (1877-1962), Prix Nobel de littérature en 1946, notamment pour son dernier roman, Le jeu des perles de verre

L‘écrivain Hermann Hesse (1877-1962), Prix Nobel de littérature en 1946, notamment pour son dernier roman, « Le jeu des perles de verre », © dpa/picture-alliance

25.06.2019 - Article

Ni exilé, ni émigré de l’intérieur, l’écrivain Hermann Hesse, Prix Nobel en 1946, a été critiqué pour ne pas s’être opposé ouvertement au nazisme. Une exposition éclaire ses motivations.

Si Thomas Mann (1875-1955) était devenu la référence de la résistance intellectuelle en exil, et s’il a terminé la Seconde Guerre mondiale auréolé de son statut d’instance morale engagée contre le nazisme, il n’en va pas de même pour Hermann Hesse (1877-1962). L’autre Prix Nobel allemand de littérature de la première moitié du XXe siècle (1946) a vu sa réputation ternie, certains intellectuels lui reprochant d’être resté trop silencieux face au nazisme. Erreur de jugement de sa part, ou erreur de perspective de ses contradicteurs ? Une exposition au Musée Hermann Hesse fait toute la lumière jusqu’au 15 septembre à Gaierhofen (Bade-Wurtemberg).

Lutz Dittrich, le commissaire, a choisi un angle original : il fait apparaître le ressenti et les motivations de l’écrivain en retraçant la genèse et la réception de son dernier roman, le célèbre « Jeu des perles de verre ».

Cette œuvre volumineuse, qui justifia en grande partie l’attribution du Prix Nobel, se présente comme un « essai de biographie du Magister Ludi Josef Valet accompagné de se écrits posthumes ». C’est un roman initiatique et à clés. Il met en scène un jeune homme doué, qui a rejoint un Ordre d’élite. Un héros qui va devenir le « Ludi magister », le « maître », d’un jeu abstrait élitiste, qui fait intervenir la musique, les mathématiques et la culture dans une visée esthétique et spirituelle. Hermann Hesse voulait en quelque sorte composer une somme résumant sa pensée.

Mais il y a une chose que l’on ignore : il a aussi conçu cette œuvre dans un but politique. Elle était à ses yeux un acte de « résistance esthétique » au nazisme. Et comme il l’a écrit à son fils Martin en 1943, sa rédaction, entre 1931 et 1942, a été pour lui « une carapace contre une époque hideuse ». La citation donne son titre à l’exposition.

Celle-ci révèle qu’Hermann Hesse était dans une position délicate. Allemand naturalisé suisse en 1924, l’auteur du « Loup des steppes » devint persona non grata en Allemagne à partir de 1933. Mais il ne fut pas réprimé par le régime. Au contraire, sa popularité fut instrumentalisée. Ses œuvres furent imprimées à des centaines de milliers d’exemplaires pour être distribuées sur le front ou pour être imprimées dans les journaux d’occupation dont les nazis inondaient l’Europe.

Vue sur le jardin de la Casa Rossa, maison de l‘écrivain Hermann Hesse (1877-1962) à Montagnola, dans le Tessin
Vue sur le jardin de la « Casa Rossa », maison de l‘écrivain Hermann Hesse (1877-1962) à Montagnola, dans le Tessin© Picture-Alliance

Lui-même ne contribua pas à contrebalancer cet accroc à sa réputation. Introverti et peu enclin à monter au créneau, apparemment retranché derrière sa nationalité suisse, il opta pour un mode de résistance par l’écrit. L’exposition montre à quel point l’écrivain et son éditeur, Suhrkamp, tenaient faire paraître « Le jeu des perles de verre » en Allemagne en 1942. Ce sont les nazis qui leur en ont refusé l’autorisation. Le livre est donc paru en Suisse à petit tirage. Au grand dam de son auteur : il regrettait qu’il n’ait ainsi pas pu trouver le « public auquel il était destiné ». Il n’atteindra le grand public qu’en 1946.

L’exposition rappelle aussi l’aide apportée par Hesse à de nombreux artistes et intellectuels en exil pendant la guerre. Walter Benjamin, Peter Weiss, Siegfried Kracauer ou Robert Musil purent compter sur lui et sur son épouse Ninon, qui pour prendre contact avec un éditeur, qui face à la police suisse, qui pour un soutien financier.

Mais l’exposition ne cache pas pour autant les zones d’ombres. Dans les nombreux documents littéraires, épistolaires et historiques (photos, films, documents audio) qu’elle contient, on découvre, par exemple, que la première ébauche du roman contenaient nombre de critiques envers les nazis qui ont été gommées dans la version finale : satires des théories raciales, caricatures d’Hitler ou prémonitions visionnaires de la « totalisation » à venir de l’économie, de l’Etat et de la guerre.

Dans le roman, Josef Valet finit par abandonner sa fonction de « maître » du jeu. Ce renoncement lui rend sa dignité. Mais il reflète aussi en creux la conscience de l’écrivain qu’il faut parfois sortir l’enfermement dans une tour de verre pour se confronter à la réalité concrète.

« Hesse était un bel esprit, un chercheur de sens, un rêveur, un rebelle, un escapiste intranquille qui se détournait du monde, ou en tout cas qui était davantage fait pour supporter en silence que pour monter au front de l’opinion », résume ainsi le « Frankfurter Allgemeine Zeitung ». « Mais la conscience du Magister Ludi était pure ».

A.L.

« Une carapace contre une époque hideuse – ‘Le jeu des perles de verre’ d’Hermann Hesse sous le ‘Troisième Reich’ »
Exposition au Musée Hermann Hesse de Gaierhofen (Bade-Wurtemberg) jusqu’au 15 septembre 2019


Plus d'informations : Musée Hermann Hesse de Gaierhofen (en allemand)

Plus d'informations sur l'œuvre et la personnalité de l'écrivain Hermann Hesse (en français/ allemand)

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