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Heinrich Mann, peintre social au vitriol

L’empereur Guillaume II, ici aux côtés de l’industriel Gustav Krupp, en 1911. Dans son roman « Le Sujet », Heinrich Mann dresse le portrait de la société wilhelminienne avec une ironie mordante

L’empereur Guillaume II, ici aux côtés de l’industriel Gustav Krupp, en 1911. Dans son roman « Le Sujet », Heinrich Mann dresse le portrait de la société wilhelminienne avec une ironie mordante, © akg

14.12.2018 - Article

Il y a 100 ans, Heinrich Mann publiait son roman « Le Sujet » (Der Untertan), portrait de la société wilhelminienne brossé avec une ironie mordante. Sa critique de l’opportunisme servile est souvent considérée comme une anticipation visionnaire de l’émergence du nazisme.

Tout vient à point à qui sait attendre. L’histoire du « Sujet » (« Der Untertan » en allemand) commence par un faux départ. Le roman, écrit entre 1906 et 1914 par Heinrich Mann (1871-1950), commence à paraître sous forme de feuilleton à l’été 1914. Mais la déclaration de guerre stoppe tout net la publication. On ne critique pas l’empereur quand l’heure est à l’union sacrée ! Le récit paraît finalement quatre ans plus tard, sous forme de livre, le 30 novembre 1918. Mais la patience paie. Au lendemain de l’armistice et de l’abdication de Guillaume II, « Le Sujet » est soudain le roman de l’heure. Il est propulsé au rang de bestseller, s’écoulant à 100 000 exemplaires en six semaines. Il deviendra le livre le plus célèbre de son auteur.

Jusqu’à nos jours, « Le Sujet » est l’un des livres qui fait figurer Heinrich Mann au panthéon des classiques aux côtés de son frère cadet Thomas Mann (1875-1955). C’est un tableau précis et piquant de la société impériale au temps de Guillaume II. Cent ans après, il n’a rien perdu de son intérêt.

Il retrace la vie de Dietrich Heßling, « un enfant douillet » élevé à la dure selon les préceptes de l’époque qui devient le type caricatural de l’individu produit par cette dernière : un petit bourgeois adorateur du pouvoir qui se courbe devant l’empereur mais exerce l’autorité sans pitié envers plus faible que lui, un opportuniste carriériste et tyrannique, un homme de son temps aux forts penchants nationalistes.

« Le Sujet », écrit le journaliste et écrivain Kurt Tucholsky, « le voilà, tout à sa manie de donner des ordres et d’obéir, dans sa brutalité et sa religiosité, dans son adoration naïve du succès et sa lâcheté sans nom ».

Le roman d’une époque en train de mourir

Le tableau brossé par Heinrich Mann est concret, ultra-réaliste. Rien ne manque. Ni dans la peinture d’une époque (les années 1890) riche de bouleversements : l’industrialisation à grande vitesse et ses répercussions sociales, l’ascension d’une bourgeoisie économique puissante et la naissance d’un prolétariat qui se rassemble derrière la social-démocratie, la foi dans le progrès, l’idéologie nationaliste qui mène à la guerre.

Ni dans la peinture nette et précise des caractères : les citations de discours de l’empereur débitées sans cohérence par Heßling à ses employés, les manigances politiques en cheville avec un social-démocrate véreux, l’humiliation imposée à un « ancien de 1848 », homme digne et militant social-démocrate de la première heure.

Ni dans l’allégorie : à la fin du livre, Heßling inaugure une statue de l’empereur et se voit arrosé par une puissante averse qui résonne comme une préfiguration de la fin – bien réelle – de l’Empire.

« Aucun historien n’est parvenu à décrire l’Empire de Guillaume II de manière aussi pénétrante que l’a fait Heinrich Mann dans son roman ‘Le Sujet’ », a écrit l’historien Hans-Ulrich Wehler en 1973. Une vision partagée par beaucoup dès la sortie du livre. C’est « un livre dangereux » [pour les détenteurs du pouvoir], s’est réjoui à l’époque Kurt Tucholsky.

Tableau réaliste ou satire ?

Mais est-ce exact ? À vrai dire, le débat est aussi vieux que le livre lui-même… Car Heinrich Mann passe sur certains aspects positifs de la société wilhelminienne. Et surtout sa plume est incisive, mordante, ironique, trempée dans l’acide. Profondément satirique.

À sa sortie, « Le Sujet » fut ainsi adulé par les uns, mais descendu en flammes par d’autres. Les conservateurs y virent un coup de poignard littéraire à une époque tout juste éteinte. Parmi eux, Thomas Mann qui égratigna d’une plume acerbe l’œuvre de son aîné avec lequel il était en froid depuis le début de la guerre pour cause de désaccord politique.

Des décennies plus tard, la controverse était toujours aussi vive. En 1973, la phrase de Wehler fit polémique parmi les historiens allemands. Thomas Nipperdey, par exemple, a contrario, voyait dans le roman d’Heinrich Mann une déformation grotesque de la réalité de l’Empire de Guillaume II à des fins politiques.

Les deux sont-ils incompatibles ? Pas nécessairement. Pour le chercheur en littérature Jean-Luc Gerrer, « le roman parvient par la satire, en grossissant le trait et en simplifiant certaines évolutions à saisir l’idéologie, l’état d’esprit de l’époque partagé par toute une partie de la population allemande, notamment toute une frange de la bourgeoisie allemande, soumise au pouvoir et l’exerçant elle-même sur les couches inférieures qui ne disparaîtra pas avec l’empereur et se cherchera un nouveau maître à servir ».

D’hier à aujourd’hui

Là réside peut-être la clé. Si « Le Sujet » reste un classique jusqu’à aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce qu’il est l’une des plus grandes fresques sociales du XXe siècle en Allemagne, mais aussi pour sa part presque visionnaire. Peu de livres ont, en effet, scruté avec autant de perspicacité l’émergence d’un type d’individu autoritaire, ni les ressorts psychologiques de sa genèse.

C’est, « si l’on veut, un portrait satirique de Guillaume II », écrit ainsi en 2018 le journaliste et écrivain Christian Staas. « Sous les traits du parvenu, l’Empereur est à nu : rien ne couvre plus son instabilité, ni son caractère influençable, sa mégalomanie, son étroitesse d’esprit et son absence de sens des responsabilités ».

« Lorsque j’ai crée [le personnage du Sujet], il m’a manqué le concept du fascisme, qui n’existait pas encore, mais pas la vision », déclarera Heinrich Mann (1871-1950) des années plus tard, alors qu’il vit exilé en Californie pour fuir l’Allemagne nazie
« Lorsque j’ai crée [le personnage du Sujet], il m’a manqué le concept du fascisme, qui n’existait pas encore, mais pas la vision », déclarera Heinrich Mann (1871-1950) des années plus tard, alors qu’il vit exilé en Californie pour fuir l’Allemagne nazie© akg-images

Mais c’est surtout l’ascension du nazisme qui fait apparaître le livre d’Heinrich Mann comme quasi prémonitoire.  « Lorsque j’ai créé [le personnage du Sujet], il m’a manqué le concept du fascisme, qui n’existait pas encore, mais pas la vision », déclara d’ailleurs l’auteur lui-même des années plus tard, alors qu’il vivait exilé en Californie pour fuir l’Allemagne nazie.
Mais peut-être faut-il aller encore plus loin. Peut-être « Le Sujet » est-il un livre à lire et à relire à toutes les époques ? « 100 ans plus tard, on ne peut pas le lire sans voir en Diedrich Heßling Donald Trump », juge ainsi Christian Staas. En réalité, analyse le journaliste, « Dietrich Heßling est partout. On le croise dans les étages supérieurs  des entreprises et en politique. Il est souple à l’extérieur et extrêmement dur à l’intérieur. C’est ainsi qu’il impressionne. C’est ce qu’il sait faire le mieux. Il est soumis à l’air du temps comme un esclave. Il n’estime la démocratie que dans le mesure où elle sert ses intérêts. »

A.L.

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