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Livres : Karl Marx ou la barbe du prophète

01.06.2018 - Article

Karl Marx s’est fait raser la barbe onze mois avant sa mort, lors d’un voyage à Alger. Pourquoi ? L’écrivain et journaliste Uwe Wittstock a enquêté. Sa biographie « Karl Marx chez le barbier » jette une lumière nouvelle sur le philosophe et son œuvre.

Le philosophe allemand Karl Marx (1818-1883) dans son cabinet de travail à Londres, gravure de Werner Ruhner
Le philosophe allemand Karl Marx (1818-1883) dans son cabinet de travail à Londres, gravure de Werner Ruhner© P0009_dpa

Karl Marx ? La barbe !... Célébré par les uns, le bicentenaire de la naissance du philosophe allemand (1818-1883) suscite ici et là quelques bâillements. N’a-t-on pas tout dit sur celui dont l’ombre a plané sur tout le XXe siècle ? Eh bien, non. Dans une biographie très remarquée parue en mars dernier, l’auteur et journaliste Uwe Wittstock déterre des événements méconnus de la vie de Marx pour nous offrir un regard renouvelé sur sa vie et sur son œuvre. Il la présentait cette semaine au Goethe Institut de Paris à l’invitation de la Librairie allemande de Paris et de sa directrice, Iris Mönch-Hahn.

La barbe du philosophe y tient un rôle éminent et inattendu. L’ouvrage s’intitule Karl Marx beim Barbier : Leben und letzte Reise eines Revolutionärs (Karl Blessing Verlag), littéralement  « Karl Marx chez le barbier : vie et ultime voyage d’un révolutionnaire ». Dès le premier chapitre, on y fait des découvertes surprenantes.

Karl Marx à Alger

On y apprend qu’onze mois avant de mourir, le philosophe, souffrant de graves problèmes pulmonaires (en réalité, une tuberculose), a passé dix semaines à Alger sur les conseils de son médecin. Uwe Wittstock a minutieusement reconstitué, à partir de la correspondance (pour partie inédite) du philosophe, son voyage depuis Marseille, puis son séjour dans la ville d’Alger au printemps de 1882. Et il est tombé sur un détail, deux lignes dans une lettre envoyée à son ami Friedrich Engels qui l’ont plongé dans un abîme de questions : en arrivant à Alger, Marx s’est fait raser la barbe.

Imagine-t-on Marx sans barbe ? Le penseur allemand portait une barbe fournie depuis ses années d’études, plus de 45 ans auparavant. Il avait conscience de la prestance et de l’aura que cela lui conférait dans des cénacles ou sur des photos, explique Uwe Wittstock, et il en prenait grand soin. En outre, porter la barbe revêtait au XIXe siècle une signification politique. Les monarques avaient le visage glabre. Certains fonctionnaires avaient interdiction de porter la barbe. La barbe, ce sont les rebelles et les révolutionnaires qui la portaient…

Alors pourquoi Marx s’est-il subitement fait raser la barbe à 64 ans ? Pourquoi ce « sacrifice » de sa « barbe de prophète » et le renoncement simultané à sa chevelure ondulée ? Pourquoi cette visite chez le barbier dont il parle lui-même dans un style très pathétique ?

Perspectives nouvelles sur l’œuvre

La grande originalité du livre d’Uwe Wittstock est de poser des questions encore jamais posées à partir de l’analyse de son séjour à Alger. Et d’ouvrir ainsi des perspectives nouvelles sur la biographie et l’œuvre. La construction du livre est subtile : les chapitres consacrés au séjour algérien alternent avec la biographie proprement dite. Mais elle est efficace : peu à peu, ce chassé-croisé révèle des failles, des oublis et surtout des non-dits.

« Marx n’était pas dans l’autocritique », dit l’auteur. « Par exemple, la philosophie de l’histoire qu’il évoque dans le Manifeste du parti communiste disparaît de l’œuvre tardive », mais sans une explication, sans un commentaire. Uwe Wittstock croit avoir trouvé l’explication : « Le Marx tardif n’a sans doute plus pris très au sérieux ce qu’il avait écrit lui-même ».

Et, selon lui, cela vaut pour aussi l’œuvre maîtresse, Le Capital. Le premier livre est paru en 1874, neuf ans avant la mort de Marx. Les livres II et III devaient suivre. Friedrich Engels avaient tout prévu : il versait lui-même un salaire à Marx pour qu’il puisse y travailler. Mais, rapporte Uwe Wittstock, le philosophe n’a plus touché à son œuvre pendant ses douze ou treize années. Encore un aveu ? C’est la thèse de l’écrivain, qui souligne aussi que les recherches récentes permettent seulement de commencer à distinguer l’immense influence d’Engels sur la réception de l’œuvre de Marx : là où Marx émettait des hypothèses, Engels annonçait une vérité découverte par le philosophe…

Après tout, Marx n’était-il pas le premier à affirmer… qu’il n’était pas marxiste ? Une chose est sûre : selon Uwe Wittstock, à la fin de sa vie, c’est dans la vie familiale, auprès de ses enfants et petits-enfants, plus que dans la réflexion que Marx trouvait son épanouissement. Cela transparaît dans ses lettres.

Karl Marx beim Barbier trace ainsi un portrait à la fois novateur et tout en nuances de l’auteur du Capital. Il ouvre des portes pour mieux comprendre la vie et l’œuvre du philosophe de Trèves. Mais s’il est convaincu que Marx a douté de ses propres théories, Uwe Wittstock n’en conserve pas moins une certaine fascination pour le philosophe et pour les progrès « incontestables » qu’il a apportés à notre réflexion. Ne serait-ce que le fait d’analyser une révolution à partir d’une crise économique, comme Marx l’a fait en 1848. Aujourd’hui, il ne viendrait l’idée à personne de contester une telle approche.

A.L.

Karl Marx beim Barbier : Leben und letzte Reise eines Revolutionärs, Karl Blessing Verlag, mars 2018

Librairie allemande, 2 rue du Sommerard, 75005 Paris

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