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Le lycée allemand, entre sprinters et coureurs de fond

À quelle vitesse jusqu’au bac ? C’est, depuis une quinzaine d’années, le grand débat qui agite l’école allemande

À quelle vitesse jusqu’au bac ? C’est, depuis une quinzaine d’années, le grand débat qui agite l’école allemande, © dpa-Zentralbild

03.09.2019 - Article

En pleine réforme en France, le lycée fait aussi sa révolution sur l’autre rive du Rhin. Depuis une quinzaine d’années, un débat passionnel traverse la société allemande quant à la longueur idéale des études secondaires. Vaut-il mieux passer le bac à 18 ans, ou à 19 ?

Mercredi 26 août. À Hanovre, les jours raccourcissent, les feuilles tombent des arbres et les cartables sont prêts. C’est la rentrée. Dans la cour de l’école Schiller, des visages repus de soleil et de vacances échangent avec énergie. Une pointe d’anxiété perce ici ou là. Mais les collégiens et les lycéens de l’établissement respirent plutôt la détente. Ils le peuvent. Car tous auront du temps devant eux pour suivre tranquillement leur scolarité jusqu’au baccalauréat.

En cette rentrée, la Basse-Saxe est l’un des premiers länder allemands à rétablir pour tous treize années de scolarité obligatoires jusqu’à l’examen final. La Bavière fera de même d’ici à 2024, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie à l’horizon 2027. D’autres länder ont choisi des formules à la carte. Tous ont décidé de revenir sur une réforme qui n’en finit plus de faire couler de l’encre dans les foyers et les salles de profs d’Allemagne : la réforme « G8 »/ « G9 ». Entendez « le lycée (Gymnasium) en 8 ans » ou « en 9 ans ».

C’est une particularité (ouest-)allemande. Jusqu’à l’orée des années 2000, la plupart des jeunes allemands fréquentaient les bancs de l’école jusqu’à 19 (voire 20) ans. Du moins pour la forte minorité qui poursuivait ses études jusqu’au bac (la majorité s’orientant vers l’apprentissage). La scolarité s’étendait sur treize ans : quatre années d’école primaire et neuf années dans le secondaire (dans différents types d’écoles, et avec des variations selon les länder). Mais à la fin des années 1990, un doute a commencé à s’emparer des esprits.

Fracture est-ouest

Dans l’Allemagne tout juste réunifiée, il fallut tout d’abord constater que les cinq länder de l’est faisaient bande à part. Ils menaient leurs lycéens au bac en douze ans seulement. C’est un héritage de l’histoire : la durée de la scolarité est passée en Allemagne de douze ans au XIXe siècle à treize ans sous la République de Weimar avant de repasser à douze ans en 1937 pour permettre à Hitler de grossir ses effectifs militaires. Après 1945, la République fédérale et la RDA choisirent des voies opposées. La première revint à la scolarité « longue » de Weimar, la seconde maintint le bac à 18 ans. Après 1990, trois des cinq länder de l’est rétablirent les treize années de scolarité. Pour le reste, on s’accorda simplement sur un nombre d’heures commun jusqu’au bac.

Mais à la fin des années 1990, des considérations nouvelles entrèrent soudain en ligne de compte. Et on commença à s’interroger sur le bien-fondé de ce bac passé à 19 ans, voire à 20… qui menait à une fin d’études encore bien plus tardive. Les jeunes Allemands n’accumulaient-ils pas un retard préjudiciable par rapport à leurs voisins étrangers ? La Sarre fut l’un des premiers länder à agir en réduisant de 13 à 12 ans la durée de la scolarité pour ne pas pénaliser ses lycéens par rapport à leurs voisins… français.

Diplômés trop tard

Dans les années 2000, presque tous les länder de l’ouest ont réduit de treize à douze le nombre d’années de scolarité jusqu’au bac
Dans les années 2000, presque tous les länder de l’ouest ont réduit de treize à douze le nombre d’années de scolarité jusqu’au bac. Mais ce qui se pratique de longue date dans l’est du pays et à l’étranger fait des remous. Plusieurs länder ont donc « réformé la réforme »© ZUMA Wire

Peu à peu, les arguments se multiplièrent en faveur d’un tel alignement. Il fallait faire entrer les jeunes Allemands plus tôt dans les études, les cursus d’apprentissage ou le marché du travail, argua-t-on, notamment dans les milieux économiques et politiques. Une question de « compétitivité ». Et une mesure de bon sens qui contribuerait à résoudre d’autres problèmes : en s’insérant plus tôt dans la vie active, les jeunes allongeraient la durée de leur contribution aux caisses sociales, compensant les effets démographiques du vieillissement. Ils sortiraient aussi plus tôt des études, fournissant aux entreprises une main-d’œuvre qualifiée de plus en plus recherchée.

La boucle était bouclée. Entre 2007 et 2016, tous les länder (ou presque) firent passer une réforme instituant les douze ans de scolarité. Une seule exigence fut posée : que la qualité du bac ne pâtisse pas. On conserva donc strictement le même programme en répartissant les heures de la 13e année sur les classes inférieures. Les élèves passent ainsi 12,5 % de temps en plus à l’école, soit 3,7 heures par semaine en moyenne (mais le surcroît d’heures se concentre surtout sur le lycée, contraignant les lycéens à rester au lycée l’après-midi au lieu de finir en  milieu de journée).

Fronde contre le « bac turbo »

La réaction ne se fit pas attendre. La réforme suscita une fronde conjuguée des élèves, des enseignants et des parents d’élèves. Plus de huit parents sur dix, selon les sondages, seraient hostiles à ce qu’ils nomment le « bac turbo ». De pétitions en manifestations, ils ont organisé la résistance. Leur grief : cette scolarité accélérée est une source de stress majeure pour les élèves, elle ne permet pas d’approfondir suffisamment les matières et elle prive les enfants de temps pour pratiquer des activités extra-scolaires et pour la vie de famille.

Les élèves des länder de l’est (et les élèves étrangers) soutiennent parfaitement le rythme, sans stress particulier, ni perte de temps de loisirs, rétorquent les partisans de la réforme.

Réformer la réforme ?

Devant le tour très émotionnel pris par la controverse, la plupart des länder de l’ouest ont décidé ces dernières années de faire marche arrière, partiellement ou en totalité. Une solution qui, dénoncent les tenants la réforme, se révèle coûteuse et périlleuse : il faut à nouveau changer les programmes scolaires internes, imprimer de nouveaux manuels et embaucher des enseignants… de plus en plus difficiles à trouver.

Alors que faire ? Des voix se sont élevées pour demander que l’on mette de côté les passions (que ne manquent jamais de provoquer, en Allemagne aussi, les débats sur l’école) pour revenir aux faits.

Si les effets de la réforme sont encore trop récents pour être analysés en détail, plusieurs chercheurs se sont en effet penchés sur la question. Leurs conclusions ne permettent pas vraiment de trancher. Elles montrent que les élèves parviennent en huit ans à un niveau presque équivalent à celui qu’ils atteignaient en neuf ans, mais que les meilleurs élèves profitent nettement plus de la réforme que les autres. Quant au stress et au manque de temps pour d’autres activités, ils dépendraient davantage du climat scolaire de l’établissement et de l’évolution de la société que de la réforme.

Enfin, les premières promotions de bacheliers « G8 » seraient plus nombreux à renoncer à des études universitaires, et plus nombreux à échouer ou à se réorienter une fois à l’université. Mais les jeunes utilisent ce temps pour partir à l’étranger, faire des stages, se chercher…

Est-ouest : au lycée non plus, le débat n’est donc pas clos. Mais peut-être n’a-t-il pas à l’étre. Selon plusieurs spécialistes, le vrai débat sur le lycée de demain ne réside pas dans la durée de la scolarité, mais dans son contenu.

A.L.

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