Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères

Ils sont Français…  ils y étaient !

Photo de nous sur le Mur la nuit du vendredi 9 novembre '89

Photo de nous sur le Mur la nuit du vendredi 9 novembre '89, © Classe préparatoire HEC du lycée Carnot '89

07.11.2019 - Article

Onze Français, témoins directs de la chute du mur de Berlin, ont accepté de nous raconter en exclusivité la façon dont ils ont vécu la Révolution pacifique en RDA, la « folle nuit » du 9 novembre 1989 et leurs suites. Quelques extraits de leurs récits et reportages photos.

TOUS LES TEMOIGNAGES SONT A LIRE ET A VISIONNER EN VERSION INTEGRALE ICI !

« Je sentais que mon manque d’enthousiasme gênait »

Août 1989. Jean-Marc T., un Français spécialiste d’histoire de l’art, est à Munich avec son ami Helmut. Entre deux bières, celui-ci lui demande de l’aider à faire sortir de RDA sa petite amie, Hella. Il faut traverser la frontière à la nage avec elle. Entre surprise et effroi, Jean-Marc T. accepte. L’opération est programmée pour début novembre : l’eau est plus froide, et les gardes-frontières sont moins vigilants. Mais le jour venu, rien ne se passe comme prévu…

« Parfois l’histoire bascule ; la grande rejoint la vôtre, la petite, pour la rendre dérisoire. Vous êtes enivré de vous-mêmes, terrorisé par votre propre courage, vous allez aider une jeune et blonde Allemande de l’Est à s’enfuir malgré les gardes-frontières, les chiens, les kalachnikovs, malgré les risques, vous allez aider un ami, vous allez aider l’amour sur fond de musique de Schubert, faire votre Winterreise personnel, un voyage d’hiver mémorable, »fremd bin ich eingezogen, fremd zieh’ich wieder aus « . Etranger je suis venu, étranger je m’en vais. Mais deux jours plus tard l’aubergiste vient vous réveiller, votre »amie« est au téléphone.

J’attendais la venue d’Hella pour le lendemain, nous avions décidé de ne plus nous parler et cet appel ne présageait rien de bon. Elle avait pris une drôle de voix pour me dire de revenir le plus tôt possible à Leipzig. Sans autres commentaires. Je ne la connaissais pas assez pour interpréter sa voix saxonne – comme disait avec émotion Helmut- ni ses silences. J’imaginais tout de suite le pire, la Stasi sur mes traces, les nuits dans une prison glacée qui m’attendait avec pour seul chauffage la combinaison au néoprène qui m’avait trahi.     

Le bus pour Chemnitz passait en fin de matinée et le soir même j’étais à Leipzig, ayant abandonné toute fierté. Je venais de passer trois jours quasiment coupé du monde extérieur, sans journaux, sans radio, sans télé, ne communicant qu’avec les arbres et une aubergiste bougonne. Je ne savais rien des événements récents. Hella n’était pas chez elle, mais elle avait laissé un mot. -Je suis partie pour Berlin avec des amis, rejoins moi, ma voiture est devant la porte. Prends là, on se retrouve là-bas.

On était le 9 novembre 1989. J’ai roulé dans la petite Trabant qui crachait sa fumée noire. Au début ça roulait plutôt bien, mais après deux heures, en approchant de Potsdam, sur la 9, ça commençait à être vraiment encombré. J’allais mieux : la radio ouest-allemande m’avait mis au courant des événements. Tout cela n’avait rien à voir avec moi. La circulation était si dense qu’on aurait pu se croire à Munich, mais j’ai fini par arriver au cœur de Berlin au plutôt au cœur sud de Berlin-Est. Je me suis garé à l’adresse que m’avait donnée Hella. J’ai laissé mes affaires dans la voiture, ici à l’est ça ne risquait rien, et j’ai marché avec les gens qui affluaient. Ambiance étrange, comme la marche nocturne du carnaval de Bâle, comme si tous étaient incrédules et se disaient : allons-y vite, allons voir, ça ne va pas durer. Je suis arrivé au mur par la DDR, par l’autre côté. Je suis passé dans une brèche toute neuve à la file, chacun son tour, attendant poliment, c’était comme d’être dans le rêve de quelqu’un d’autre. J’étais à l’Ouest, dans cet Ouest enclavé et sous protection internationale, cet Ouest de vitrines et de lumières, Ouest que moi je ne fantasmais pas. Et j’avais des sentiments mitigés dans cette atmosphère de liesse.

J’ai marché avec les autres, tous les autres, une partie de la nuit puis je suis allé chez Hella. Mais elle n’était pas dans son appartement. Helmut est arrivé et nous l’avons attendue ensemble. Il avait apporté des bières que nous avons bues, -surtout lui- tandis que la ville bruissait. Hella nous a rejoints vers huit heures du matin. Nous nous étions assoupis sur son lit, tout habillés. Elle s’est allongée entre nous. Je me suis levé, pour lui laisser la place à côté d’Helmut qui dormait. Elle m’a fait : pas la peine ! Et elle s’est endormie aussitôt. Je suis sorti dans la ville encore agitée. J’ai pris mes affaires dans la Trabant mais les combinaisons en néoprène avaient disparu. Je n’ai jamais su ce qu’elles étaient devenues. Restaient mes livres d’art.

Parfois je regarde le morceau de mur que j’ai rapporté et je pense aux jours qui ont suivi, que j’ai passés en fuyant la fièvre des discussions. Je sentais que mon manque d’enthousiasme gênait et je suis retourné en France. Helmut a continué son business d’étiquettes pour conserves alimentaires, il a divorcé, il a épousé Hella. Ils ont un grand garçon né le 10 juillet 1994. Ce soir-là je regardais à la télé l’Allemagne se faire battre par la Bulgarie en quart de finale de la Coupe du monde de football. Ça se passait aux Etats-Unis à New Jersey. L’Allemagne était tenante du titre. J’ai bu deux bières. Ou trois, je ne sais plus. »
Lire le témoignage complet (en français)

« On pense avoir compris, mais on n’en croit pas ses oreilles »

On démolit
On démolit© Jacqueline Deloffre

Rédactrice d’un bimensuel à Berlin dans les années 1980, Jacqueline Deloffre a assisté en direct à la chute du mur à Berlin au soir du 9 novembre 1989. Elle avait aussi vécu dans les mois précédents la longue décomposition de la RDA. Elle en fait le récit à travers son regard de journaliste.

« En ce 9 novembre 1989 donc, un peu après dix-huit heures, les journalistes remballent hâtivement blocs, stylos et caméras. Mais voilà que Günter Schabowski se gratte la gorge, lève un sourcil. Par-dessus ses lunettes, son regard fait le tour de la salle qui se vide. Il semble hésiter, puis sort une feuille de papier pliée, un peu froissée, de la poche de son veston. Et prononce la fameuse petite phrase dont les premiers mots sont encore couverts par le bruit des chaises qu’on repousse... » Privatreisen nach dem Ausland können ohne Vorliegen von Voraussetzungen, Reisepässe und Verwandschaftsverhältnisse beantragt werden« .

Charabia politico-administratif. On n’a pas bien compris. Ou on pense avoir compris, mais on n’en croit pas ses oreilles. On fait répéter. Schabowsky s’exécute, sans montrer le moindre signe d’émotion, ou d’enthousiasme, ou de quoi que ce soit. Pas de doute maintenant. Patratras ! Plus de mur ! Le monde entier reste pétrifié de stupeur. Hébété. Assommé par la nouvelle qui lui tombe dessus. »
Lire le témoignage complet (en français)

« Les gens de l'Est couraient dans tous les sens pour atteindre le Mur, tel une ligne d'arrivée »

Rentré tard du travail ce soir-là, Christian Bourguignon, l’un des responsables de l’animation du centre socioculturel franco-allemand Talma à Berlin, entend le chancelier Helmut Kohl annoncer à la télévision qu’il abrège son voyage en Pologne. Il songe d’abord à un incident diplomatique. Avant de sortir dans la rue pour voir ce qui se passe…

« Je garai ma voiture à proximité du Reichstag. À cet instant, je saisis l'importance du bouleversement qui ébranlait les deux Berlin. La lumière du mirador de l'Est, juste derrière le Reichstag, était éteinte comme morte. J'entendis éclater les cris de joie. Je suivis des personnes qui se dirigeaient vers la Porte de Brandebourg et j'accélérai le pas pour leur demander la raison de cette effervescente agitation.

Devant la Porte de Brandebourg, des gens s'entraidaient pour escalader le Mur. Je me souviens avoir mis la pointe de mes chaussures sur une planche de chantier d'environ 70 centimètres, de m'être agrippé au mur et d'avoir donné un bon coup de reins pour grimper sur la plate-forme.

De là, je mesurai l'ampleur de la situation, les yeux émerveillés par le spectacle. Les gens de l'Est couraient dans tous les sens pour atteindre le Mur, tel une ligne d'arrivée. Ils me donnaient l'impression d'être poursuivis comme des lapins courant dans le No Man's Land.

Tous étaient heureux de vivre cette émotion. Tous étaient joyeux de se rencontrer. Tous s'embrassaient, se congratulaient de ces retrouvailles heureuses, après 28 années de séparation. Un Allemand de l'Ouest agitait un drapeau de la République fédérale en signe de '' bienvenue chez nous ''. »
Lire le témoignage complet (en français)

« Personne n’aurait pu imaginer une scène plus théâtrale que celle-ci »

S’il y a un geste que les Berlinois attendaient de pouvoir faire depuis longtemps, c’est bien celui de casser le mur qui divisait leur ville en deux.
S’il y a un geste que les Berlinois attendaient de pouvoir faire depuis longtemps, c’est bien celui de casser le mur qui divisait leur ville en deux.© Christian Goetghebeur

En voyant à la télévision le mur sur le point de tomber, Michaël Dittmann n’hésite pas une seconde : il prend femme et enfant et file à Berlin pour « vivre l’histoire en direct ».

« Le soir, je suis allé vers la Potsdamer Platz parce que là-bas les deux maires de Berlin voulaient se donner la main et pour cela il fallait ouvrir le mur. Le mur était construit à partir de grandes plaques, et sur ces plaques étaient toujours écrites des choses. À cet endroit précis il était écrit, je traduis en français »Hitler et Staline ont trahi les pays baltes« . Il s’est alors passé une chose incroyable : la première plaque à céder fut celle où était inscrit le mot Staline, tout le peuple, la masse de gens, s’est alors mise à crier ensemble »Hitler weg « , ce qui veut dire »Dégagez Hitler « ! Ils ont ainsi enlevé la plaque avec le mot Hitler et donc les deux premiers mots à disparaître ce jour-là furent Staline et Hitler. »
Lire le témoignage complet (en français)

Après l’euphorie, la reconstruction d’une économie

Avocat français fortement tourné vers les relations franco-allemandes, Christian Connor voit son activité se transformer après la chute du mur. Pendant deux ans, il va faire régulièrement la navette entre la France et les nouveaux länder pour reprendre une entreprise est-allemande. Il devient ainsi un témoin privilégié du processus de privatisation et de transformation de l’ex-RDA. Extrait.

« Ce qui m'a plus particulièrement frappé : l’état d’esprit de la population est allemande.

Les premiers moments ont bien entendu été traversés par la liesse et l'euphorie à l'aube de cette liberté retrouvée.

Cependant nous eûmes la surprise de voir lui succéder une période de critique et de désenchantement qui nous prit de court.

Il faut en effet comprendre que du jour au lendemain tous ces hommes et femmes qui avaient été littéralement »maternés« par l'économie socialiste du régime de la RDA devaient réapprendre à vivre et à travailler en s'acclimatant aux valeurs mais aussi aux contraintes de notre société »capitaliste« . Tous les repères venaient subitement de sauter ou de se métamorphoser.

En premier lieu, le rapport à l’argent, qui s'est commué en source de tension.

Avant la réunification, l'argent existait mais ne pouvait être dépensé. Au reste, les travailleurs est allemands n’avaient pas réellement le souci du lendemain car quoiqu’ils fassent leur logement et leur nourriture leur étaient assurés. Ces mêmes travailleurs ont vite dû faire l'apprentissage d'une réalité où rien désormais n'était donné et où il leur appartenait à l'inverse de faire la démarche de chercher un emploi ou de le garder et de subvenir par eux-mêmes aux besoins les plus essentiels de la vie courante.

Un bouleversement, que beaucoup ont d'autant moins bien supporté qu'ils avaient à se frotter à leurs nouveaux compatriotes venus de l'ouest pour les »conquérir« (c'est du moins ainsi qu'ils l'ont vécu) à bord de belles voitures et auxquels ils ont fait grief de méthodes qu'ils jugeaient arrogantes.

En second lieu, le rapport au travail, qui était radicalement différent de celui qui était pratiqué dans nos entreprises.

Peu importait avant la réunification que l’entreprise fût rentable ou non, seul comptait que l’entreprise remplisse le plan qui lui avait été ordonné par l’Etat. L'entreprise produisait mais ignorait les clients auxquels ses produits seraient distribués. Là non plus, la transition vers le nouveau monde ne s'est pas faite de manière fluide.

D'autant moins d'ailleurs que les contraintes d'une modernisation brutale des équipements et des organisations exigées par la nécessité de rattraper des décennies de stagnation se sont traduites par de lourdes opérations de restructuration, qui ont entraîné licenciement, chômage, désœuvrement et désillusion dans des proportions massives.

Pour notre part, nous avons découvert une industrie papetière qui, depuis la première guerre mondiale, n’avait pas davantage évolué que le reste de l'industrie et dont l'outil était totalement hors d'âge pour ne pas dire plus. De surcroit, la question environnementale n’avait manifestement pas été une priorité. »
Lire le témoignage complet (en français)


Témoignages recueillis par Allemagne Diplomatie

Retrouvez l’ensemble des témoignages en version intégrale ICI !

Retour en haut de page