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Pourquoi nous devons parler de la patrie

La patrie, c’est la nature et la culture, l’attachement et la relation

La patrie, c’est la nature et la culture, l’attachement et la relation, © Adobe Stock/Syda Productions

26.07.2019 - Article

Que signifie la patrie à l’ère de la mondialisation ? Une approche philosophique.

Peut-on encore aujourd’hui parler de « patrie » ? Ou bien le terme est-il l’apanage des populistes, qui diabolisent tout ce qui est étranger ? Peut-être le croit-on justement parce que la politique, le journalisme et la science sont restés trop longtemps muets sur ce sujet. La redécouverte politique de cette notion n’est-elle qu’une réaction à l’idéologie de la mondialisation, qui loue la mobilité et la flexibilité et dénigre la sédentarité ainsi que l’ancrage culturel ? Dans ce contexte, il devient urgent de parler de la patrie, sans l’idéaliser ni la rabaisser à un prix de consolation pour les perdants de la mondialisation.

Des lieux marqués par les hommes

Photographie de l’auteur sur le thème de la patrie : ici, deux carnavaliers au parc chimique de Hürth
Photographie de l’auteur sur le thème de la patrie : ici, deux carnavaliers au parc chimique de Hürth© Matthias Burchardt

De manière générale, les êtres humains sont des créatures ouvertes sur le monde et n’ont donc pas de niche écologique propre. Comme nous n’avons pas d’habitat spécifique et que l’environnement extérieur est hostile et effrayant pour nous, nous devons nous constituer un chez-nous. L’espace où nous nous trouvons, où nous nous mouvons et où nous nous installons n’est absolument pas abstrait, il a des caractéristiques bien à lui, et nos coutumes locales sont le reflet de ces particularités. Nos ancêtres ont marqué les paysages et les lieux. Nous sommes issus de leur histoire et nous la complétons. C’est pourquoi la patrie est à la fois nature et culture, origine et avenir, ténacité et changement.

Mais la patrie, c’est aussi une histoire d’attaches et de relations : les gens, les habitudes, les usages, les fêtes, les rituels, les gestes, le dialecte, les noms de lieux, les histoires, la nourriture, les odeurs, les sons, le climat et le paysage me sont familiers, constituent une partie de mon identité et sont, si tout va bien, une source d’énergie pour moi. Les gens ont besoin de cette familiarité pour bien vivre. Les personnes déracinées sont vulnérables.

Chasser les gens de leur patrie est un crime contre l’humanité.
Matthias Burchardt, philosophe

La patrie délimite une frontière avec ce qui est étranger. Les frontières sont à la fois un moyen de se préserver mais également un lieu de rencontre. Sans frontières, la patrie perd sa familiarité protectrice, mais sans ouvertures, elle devient une prison. Certaines personnes quittent leur patrie et en trouvent parfois une nouvelle ailleurs. Cela ne réussit cependant qu’après un long processus d’acclimatation. Chasser les gens de leur patrie constitue un crime contre l’humanité car on ne les prive pas seulement de leurs biens et de leur foyer mais on leur enlève aussi une partie de leur identité. La solidarité avec les personnes privées de patrie repose sur la compassion pour cette perte douloureuse.

Les sédentaires peuvent aussi être sans patrie

La patrie est sans cesse en danger. Les guerres, les persécutions politiques, les crises économiques et écologiques font fuir les gens de leur patrie ; la modernisation, la numérisation, la mondialisation, l’idéologisation, l’économie et la migration les en éloignent. Les paysages deviennent des espaces à exploiter, chaque lieu doit être développé. La patrie est transformée en musée ou en objet marketing pour le tourisme, que l’on cherche à vendre. À l’ère de l’économie et de la culture mondialisée, l’« homme flexible » dont parle le sociologue Richard Sennet est un homme déraciné. C’est un nomade nihiliste, sa mobilité n’a plus de fin. Les sédentaires aussi sont touchés par la perte de patrie lorsque les sociétés se transforment et que les traditions se perdent, lorsque la cohésion sociale s’effrite.  

Ce n’est pas le sentiment de patrie mais sa destruction qui est à la source de la radicalisation, de l’extrémisme et de la violence.

Matthias Burchardt est conseiller académique à l’Institut de philosophie de l’éducation, d’anthropologie et de pédagogie permanente à l’université de Cologne

© www.deutschland.de
Traduction de Deutschland.de révisée et complétée par l’Ambassade d’Allemagne

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