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« Il y a une crise, mais pas en Europe »

Filippo Grandi connaît la réalité de la vie des réfugiés

Filippo Grandi connaît la réalité de la vie des réfugiés, © REUTERS/Thomas Mukoya

27.03.2019 - Article

Interview du Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés Filippo Grandi sur les questions de migration et la politisation du débat.

Filippo Grandi travaille depuis plus de trente ans avec les réfugiés. Nous avons interrogé ce Haut-Commissaire de l’ONU pour les réfugiés à Genève.

M. Grandi, on parle depuis des années de la crise des réfugiés en Europe. Y a-t-il à vos yeux une crise réelle ?
Oui, il y a une crise, mais pas en Europe. J’étais en Afrique récemment et c’est là qu’est la crise. Il n’y a d’ailleurs pas une crise, mais plusieurs. Les pays pauvres accueillent plus de 80 % des personnes fuyant la violence. En 2015 et 2016, l’Europe a connu un nombre croissant de réfugiés, tout d’abord en raison de la guerre civile en Syrie. L’aggravation de la situation en Syrie et le recul du soutien aux réfugiés dans les pays voisins a fait naître un marché pour les passeurs. Pendant des décennies, l’Europe avait un excellent système d’asile mais il était conçu pour un nombre restreint de demandeurs. Lorsque ce système s’est écroulé, l’impression d’une crise bien plus importante que n’est la situation réelle s’est diffusée en Europe.

L’Europe a-t-elle tiré des enseignements de ses expériences ?
L’Europe n’est toujours pas préparée. L’Union européenne n’a pas profité de la récente baisse du nombre de migrants pour réformer le système de Dublin, s’entendre sur des quotas ou ne serait-ce que sur un processus pour les réfugiés sauvés en Méditerranée. Si plus de réfugiés arrivaient, il y aurait une nouvelle crise dans la perception des gens et, peut-être, dans la réalité. Certains partis et responsables politiques veulent construire des murs ou fermer les frontières, profitant largement de cette confusion. Je suis convaincu qu’ils ne veulent pas qu’il y ait une solution. Ils veulent que la situation reste confuse afin de se vendre comme les sauveurs de l’Europe, ce qu’ils ne sont pas.

Angela Merkel a montré qu’un pays peut accueillir et prendre en charge un grand nombre de personnes quand l’urgence l’impose.
Le Commissaire de l’ONU pour les réfugiés Filippo Grandi

A votre avis, quel rôle joue l’Allemagne ?
La chancelière allemande Angela Merkel a été beaucoup critiquée pour n’avoir pas fermé les frontières allemandes en 2015. Je pense qu’elle a pris la bonne décision. Elle a montré qu’un pays peut accueillir beaucoup de gens et s’en occuper quand il y a urgence. La plupart des réfugiés étaient des Syriens fuyant une guerre que la communauté internationale n’a pas pu résoudre au niveau politique. Le reste de l’Europe a abandonné Mme Merkel et cela a provoqué une contre-réaction en Allemagne. Mais le gouvernement fédéral assume jusqu’à aujourd’hui des positions très raisonnables. Certaines lois ont été durcies mais dans une moindre mesure qu’ailleurs. L’Allemagne continue à montrer la voie et est un important défenseur de la solidarité européenne. Et elle est aujourd’hui – et de loin – notre deuxième contributeur bilatéral, ce qui nous a permis d’étendre notre travail, notamment en Afrique et au Moyen-Orient.

L’Allemagne fait de la réduction des causes de toutes ces migrations un thème central de sa présence au Conseil de sécurité. Quelle est l’importance de ce sujet ?
Personne ne devrait être empêché de migrer s’il cherche à sauver sa vie ou à se mettre en sûreté. Mais si nous stabilisons la situation dans les pays voisins des régions en crise, car c’est là qu’arrive la grande majorité des personnes fuyant la guerre, je suis certain que nombre d’entre elles choisiraient de rester. Mais il faudrait faire beaucoup plus dans ces pays, notamment en termes de perspectives pour les réfugiés : cela concerne l’éducation, des rations alimentaires suffisantes et l’accès au système de santé. Et il faut aussi aider ces pays à accueillir tous ces réfugiés, par exemple en construisant les infrastructures nécessaires. L’impact y est beaucoup plus fort que dans n’importe quel pays européen.

Comment cela s’exprime-t-il ?
Les réfugiés ne sont pas seulement un sujet politique en Europe, mais aussi en Tanzanie, au Liban ou en Éthiopie. Ces trois pays font beaucoup pour les réfugiés mais leur humanité a un prix politique. Nous tendons à regarder les choses avec un esprit colonialiste : l’Europe peut accueillir quelques réfugiés, de préférence les plus qualifiés, et le reste doit rester là où il est. Nous estimons que cela crée le moins de problèmes. Mais ce n’est pas vrai : la plupart des pays qui accueillent un grand nombre de réfugiés n’ont guère de ressources et ont des populations qui se trouvent elles-mêmes dans le besoin. Qu’on y aide les réfugiés est tout sauf évident.

Est-il devenu plus difficile de distinguer entre réfugiés et migrants ?
C’est devenu plus complexe. Malheureusement, ce sont très souvent les passeurs qui décident qui fuira – et pour eux, cette différence ne joue aucun rôle.  Cela crée donc des groupes mixtes. Et la protection renforcée des frontières a provoqué un véritable boom pour les réseaux de passeurs. Les migrants quittent souvent leur pays pour des raisons impérieuses, souvent pour fuir la pauvreté ou dans l’espoir de meilleures perspectives. Les réfugiés, eux, fuient la guerre ou les persécutions, leur vie est en danger si on les renvoie dans leur pays. C’est pourquoi les réfugiés doivent être traités différemment, et c’est assez simple à faire dans le cadre d’un processus d’asile. Cela se complique quand les gens abusent du système d’asile, ce qui se passe surtout en Europe. Il devrait y avoir des procédures qui permettent de renvoyer de manière humaine ceux qui ne répondent pas à la définition des réfugiés. Il faut pour cela une gestion raisonnée et homogène des migrations en Europe.

Ce qui me touche encore après 35 ans de travail avec les réfugiés, c’est leur résistance et leur dignité.
Filippo Grandi connaît la réalité de la vie des réfugiés

Dans quelle mesure le Pacte mondial sur les réfugiés, adopté en décembre 2018 par l’Assemblée générale de l’ONU, améliorera-t-il la situation des réfugiés ?
Traditionnellement, les crises migratoires sont vues comme des défis purement humanitaires. Mais comme les conflits durent de plus en plus longtemps, il y a beaucoup de réfugiés dont on a le sentiment qu’ils peuvent rester indéfiniment. Prenez les Afghans, les Somaliens ou encore, après maintenant huit années de guerre, les Syriens. La seule aide humanitaire d’urgence suffit au mieux pour les premières années, puis elle diminue. Il reste une classe de sous-privilégiés, une clientèle idéale pour les passeurs. Avec le Pacte mondial, les acteurs de l’aide au développement, comme la Banque mondiale ou le secteur privé, sont intégrés à cette aide. Ils doivent nous aider à nous distancier du simple approvisionnement en tentes et en aide médicale pour investir aussi dans l’éducation, l’économie locale, l’agriculture, l’approvisionnement en énergie ou l’environnement. C’est un plan excellent pour améliorer la situation des réfugiés. Mais la situation renvoie une image mitigée. Je suis un peu inquiet à propos de la répartition des charges.

Vous êtes le diplomate suprême sur les questions concernant les réfugiés. Avez-vous de la peine à réprimer votre agacement ?
Oui, cela me coûte beaucoup car la rhétorique est tellement irrationnelle et inappropriée. Le nombre des réfugiés est élevé mais c’est un problème que l’on peut résoudre. Quand on sait quelles horreurs fuient ces gens, chacun devrait comprendre qu’ils ont besoin de notre aide commune. Un débat raisonnable est souvent impossible car le sujet est politisé.

Vous parlez souvent avec des réfugiés. Qu’est-ce qui vous touche le plus ?
La pure horreur de certains destins comme les atrocités inimaginables dont m’ont parlé des personnes appartenant à la minorité rohingya au Bangladesh. Certains récits me brisent le cœur, comme celui d’un médecin vénézuélien qui travaille comme vendeur sur le marché pour survivre. Cela illustre l’ampleur de la crise qu’il a fuie. Mais ce qui me touche toujours après 35 ans de travail avec les réfugiés, et même plus qu’avant, c’est la résistance et la dignité des fugitifs. Ce que certains veulent nous faire croire – que les réfugiés veulent profiter de notre prospérité – est faux. Le contraire est vrai : la plupart des réfugiés veulent faire quelque chose et aider les autres jusqu’à ce que la paix règne enfin et qu’ils puissent retourner chez eux.

Propos recueillis par Marc Engelhardt
© www.deutschland.de

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