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« Nous Européens devons nous occuper davantage de nous » 

Le ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas

Le ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas, © Thomas Imo/photothek.net

09.08.2018 - Interview

Le ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas s’exprime dans une interview accordée au quotidien Rhein-Neckar-Zeitung. Au menu de l’entretien : nouvel ordre mondial, relations transatlantiques, Iran, politique migratoire, relations germano-turques.

Monsieur le Ministre, les crises et les guerres se multiplient. D’anciennes alliances sont remises en cause. Quelle est la gravité de la menace ?

Il n’y a plus aucune certitude. Tant de choses changent. Des partenariats qui ont fonctionné pendant des décennies s’effritent et des accords confirmés sont remis en question. Ce sont de très grands défis auxquels la politique étrangère doit faire face.

L’heure ne serait‑elle pas propice pour l’ONU ?

Les Nations Unies et en particulier le Conseil de sécurité détiennent la clé du règlement des conflits politiques. C’est le seul endroit où de nombreux conflits peuvent être résolus efficacement. Or ce n’est pas simple, tout spécialement en cette période où le multilatéralisme est mis à rude épreuve parce que beaucoup proclament un retour à l’État‑nation, surtout les populistes. De plus, les Nations Unies et l’Union européenne ont des problèmes internes au moment précis où l’on aurait tant besoin d’elles.

À l’ère Trump, où en sont les relations transatlantiques ?

Les États‑Unis, c’est bien plus que le président Donald Trump. Quand je vois ce que la justice, le Congrès et la société civile ont mis en place ces derniers mois comme freins et contrepoids face au président américain, je n’ai pas peur pour les États‑Unis. Donald Trump n’est pas un partenaire facile, c’est un fait. Nous nous en sommes tous aperçus entre‑temps. Néanmoins, les États‑Unis restent notre premier partenaire stratégique hors de l’Union européenne, avec ou sans Trump.

L’Europe ne doit‑elle pas enfin assumer elle‑même une plus grande part de responsabilité ?

Si, nous Européens allons devoir nous occuper davantage de nous. C’est d’ailleurs ce que nous sommes en train de faire. L’Union européenne doit enfin être capable de mener une politique étrangère commune. Le principe de l’unanimité qui régit nos décisions en politique étrangère au sein de l’Union européenne nous empêche d’agir dans de nombreux domaines. Nous nous employons à faire de l’Union européenne une véritable union de sécurité et de défense. Nous en restons convaincus : à l’heure actuelle, il nous faut non pas moins mais plus d’Europe.

Où en est le conflit commercial ?

L’accord auquel Jean-Claude Juncker est parvenu avec Donald Trump à Washington est en tout cas un succès. Cela ne résout pas pour autant le problème de fond. Les droits de douane sur l’acier et l’aluminium n’ont pas encore été retirées et la question des taxes sur les voitures n’a toujours pas été réglée. Pour le moment, nous avons gagné du temps. C’est bien. Il s’agit maintenant de le mettre à profit. Si nous nous couvrons mutuellement de taxes douanières punitives, nous en pâtirons tous finalement. L’Union européenne va prendre la direction des futures négociations avec Washington.

Il n’y a toujours pas de solution européenne en vue en ce qui concerne la politique migratoire.

Il n’est guère utile de presser tous les partenaires européens à prendre les mêmes responsabilités si leurs points de vue sont tout à fait différents sur un sujet. Une grande partie des pays européens sera prête à adopter une stratégie commune. Ceux qui s’y refusent devront prendre davantage de responsabilités ailleurs, par exemple financièrement dans la lutte contre les causes profondes de la migration ou dans d’autres dossiers européens. Ce serait plus intelligent comme démarche que de constater en permanence que l’Europe ne parle pas d’une seule voix dans la question des réfugiés.

Il est dans notre intérêt à tous que moins de personnes soient contraintes de quitter leur pays et puissent au contraire y rester.

L’idée que le sauvetage en mer puisse entraîner une augmentation du nombre de réfugiés fait débat. Ce débat n’est‑il pas cynique ?

Le sauvetage en mer et les principes du droit international sont conçus pour des situations exceptionnelles, par exemple lorsqu’un navire se retrouve en détresse en haute mer. Les passeurs en profitent : ils mettent leurs passagers en danger en haute mer en spéculant sur le fait que ces derniers seront alors secourus. Au cours des derniers mois, 1 500 personnes se sont noyées en Méditerranée. Cela ne me laisse pas indifférent et c’est inacceptable. Sauver des vies humaines est une mission humanitaire qui va de soi.

L’Italie, l’Espagne et la Grèce se plaignent du fardeau. Que faire ?

Nous devons répartir les réfugiés qui atteignent les côtes européennes entre les pays de l’UE qui sont prêts à les accueillir et n’avons pas le droit d’abandonner les pays d’arrivée comme l’Italie et l’Espagne. Ils ont besoin de notre soutien.

Nous ne pouvons pas faire comme si les personnes qui sont sauvées en Méditerranée étaient des réfugiés espagnols et italiens. Cela ne marchera pas à la longue. Une solution européenne et de solidarité s’impose. La question migratoire ne doit pas devenir la pomme de discorde de l’Union européenne.

[…]

Fin septembre, le président turc Recep Tayyip Erdogan est attendu en visite d’État à Berlin. Est‑il le bienvenu en Allemagne ?

M. Erdogan est le président turc élu, que la constitution présidentielle turque plaise ou non. Plus de trois millions de personnes d’origine turque vivent actuellement en Allemagne. Ce serait commettre une grosse erreur que de ne pas bien accueillir les représentants de ce pays.

Ne risque‑t‑on pas de voir les luttes internes à la Turquie se poursuivre également en Allemagne ?

Il serait bien plus risqué de ne pas se parler.

Se quereller en public et à grand renfort de médias, comme cela a été le cas dernièrement, au lieu de communiquer, c’est plutôt cela qui risque d’amener les conflits venant de Turquie à se dérouler aussi dans les rues d’Allemagne. Nous ne pourrons avancer qu’en nous parlant raisonnablement et en abordant ouvertement les points de discorde.

Vous voulez parler ouvertement avec Erdogan. De quoi exactement ?

De nombreuses questions sont actuellement sans réponse. Des ressortissants allemands sont détenus dans des prisons turques sans que nous sachions pourquoi. La liberté de la presse et la liberté d’opinion sont précieuses, en particulier pour les pays qui veulent se rapprocher de l’Union européenne. Il y a de nombreux problèmes que nous aborderons ouvertement comme nous le faisons à chaque fois. Ils ne seront pas passés sous silence lors de la visite d’État.

Le président américain Donald Trump a dénoncé l‘accord nucléaire avec l’Iran. Les sanctions contre l’Iran viennent d’entrer en vigueur. Y a‑t‑il un risque d’escalade ?

J’espère que non. Nous travaillons intensivement de façon à ce que cela ne se produise pas. Le retrait des États‑Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran reste à nos yeux une erreur. Nul ne prétend que cet accord est parfait. Mais il est en tout cas nettement préférable à l’autre option, c’est‑à‑dire pas d’accord du tout. L’Iran se situe dans le grand voisinage de l’Europe. Nous nous battons pour cet accord parce qu’il sert également nos intérêts de sécurité en sécurisant la région et en instaurant la transparence. Toute escalade serait extrêmement dangereuse. L’accord a précisément contribué à ce qu’il n’y en ait pas jusqu’ici. La déstabilisation de l’Iran peut avoir des conséquences que nul ne peut souhaiter.

Mais Donald Trump n’a‑t‑il pas raison quand il reproche au régime de Téhéran de soutenir le terrorisme et de continuer de déstabiliser la région ?

Le rôle problématique de l’Iran dans la région, en Syrie par exemple, ou le programme de missiles balistiques restent bien entendu inscrits sur notre agenda. Nous abordons aussi ouvertement les questions des droits de l’homme. Tous ceux qui espèrent un changement de régime ne doivent pas oublier que la suite quelle qu’elle soit pourrait encore nous poser de plus gros problèmes. Isoler l’Iran pourrait stimuler justement les forces radicales et fondamentalistes. Le chaos en Iran, comme nous l’avons vu en Iraq ou en Libye, déstabiliserait encore davantage une région déjà agitée. Toute personne menant une politique responsable ne peut vraiment souhaiter cela.

Comment voulez‑vous éviter une escalade ?

Nous Européens nous engageons pour que les aspects économiques de l’accord puissent continuer à porter leurs fruits.

Il s’agit par exemple de maintenir les paiements internationaux pour que l’Iran puisse au moins avoir une activité économique. L’Iran pourra‑t‑il vendre son pétrole ? Voilà une question tout à fait essentielle. Un effondrement des exportations de pétrole risque d’avoir de graves conséquences économiques et sociales.

Nous aurions alors une instabilité sur place qui peut devenir extrêmement dangereuse.

Vous avez assuré soutenir les entreprises européennes touchées par les sanctions américaines contre l’Iran. Comment voulez‑vous les aider concrètement ?

Nous les conseillerons, les investissements seront garantis et nous veillerons au fonctionnement des transactions financières. Nous y travaillons avec l’Union européenne.

Bien entendu, nous ne nous faisons pas d’illusions. Les entreprises qui doivent éventuellement mettre en danger leurs affaires aux États‑Unis, bien plus importantes en volume que celles en Iran, se font bien évidemment du souci et examineront leurs options.

Donald Trump s’est déclaré prêt à rencontrer le président iranien Hassan Rohani. Une telle rencontre au sommet pourrait-elle contribuer à la détente ?

Tout ce qui peut aider à stabiliser la situation en Iran et dans la région est bon et ne peut être que positif. Reste à savoir si une telle rencontre aura vraiment lieu. Ce serait une erreur de croire que l’on peut traiter l’Iran comme la Corée du Nord. Il n’y a aucune comparaison. Une rencontre ne suffira pas à elle seule à faire rentrer les choses en ordre.

[...]

Propos recueillis par Andreas Herholz

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