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« Fremd bin ich eingezogen…  » (Etranger je suis venu…), de Jean-Marc T.

24.10.2019 - Article

Pourquoi j’ai accepté ? J’en sais rien. En tout cas j’ai accepté. La bière sans doute. Helmut m’a convaincu d’aller chercher pour lui « l’amour de sa vie », Hella, une jeune femme de Leipzig. Au début, sa demande semblait normale.

Nous avions bu trop de bière. C’est comme ça que les grandes décisions se prennent ; les petites aussi d’ailleurs. Et les plus stupides. Nous étions attablés, affalés conviendrait mieux, Helmut et moi, dans une de ses brasseries munichoises qu’affectionnent les touristes et où les Bavarois se sentent quand-même chez eux. On descend quelques marches sous un quelconque Rathaus officiel et on découvre un sous-sol immense, avec ses tables de bois à l’infini et ses conversations qui dégénèrent en claquement de toast, à la résonnance parfois historiquement connotée.  « Hoch die Gläser ! » entend-on ici et là ! C’était le 13 août 1989 et ces mots ne se trinquent plus trop aujourd’hui.

Quelques années auparavant j’avais participé au Guide « Autrement » sur Munich et je me sentais bien dans cette ville opulente où j’avais des amis. En particulier Helmut, un ami qui, ce soir-là, après un nombre de bières inhabituel, inhabituel pour moi, voulait me demander quelque chose et il voulait que je l’accepte. Alors Helmut tendait le bras vers une corpulente (et geschäftige) personne en Dirndl qui posait aussitôt deux nouvelles chopes sur la table. Alors tu es d’accord ? répétait-il. Puis : bon d’ accord, tu es d’accord ! Je ne savais plus avec quoi j’étais d’accord mais je l’étais. Clairement d’accord, si l’on peut dire, car le lendemain matin en me demandant avec quoi j’étais si clairement d’accord, j’essayais malgré le mal de crâne post-houblon de reconstituer la conversation.

Au début, elle semblait normale. - Je dois faire sortir Hella de la DDR ! disait-il, il le faut, je l’aime, elle doit me rejoindre. –Tu n’as qu’à régler ça en douceur, tu l’invites à Munich sous prétexte d’un échange commercial ! J’insistais: il y a du nouveau, la frontière entre l’Autriche et la Hongrie est entrouverte, les gens passent et repassent, et de Tchécoslovaquie on peut aller facilement en Autriche, tout bouge ces dernières semaines. C’est le moment !

Helmut a souri de ma crédulité : - c’est justement pour ça que c’est impossible ! En DDR, ils se méfient encore plus et ils contrôlent d’autant plus ceux qui ont des contacts avec nous. Hella est sous surveillance. –Alors tu n’as qu’à y aller, puisque tu fais des affaires avec eux, tu la demandes en mariage et elle pourra te rejoindre. –Mais je suis marié, imbécile !

En général, il restait poli avec le pauvre Français que j’étais mais là, devant tant de manque de discernement, il avait craqué. 

J’avais oublié ce détail. Helmut, homme d’affaires bavarois était l’époux d’une gentille femme venue de Cologne qui lui avait donné trois très beaux enfants, mais dont l’allemand hésitant entre le Kölsch et le Bayrisch lui tordait aujourd’hui les oreilles. Que sa femme parle Kölsch, il le savait en l’épousant, et il avait même trouvé ça excitant au début, - oui, excitant ! confidence après la quatrième bière, mais maintenant l’accent, la voix, tout l’irritait. Surtout depuis qu’il avait savouré l’accent saxon de Hella. C’est important l’accent, c’est important la voix quand on se dit des choses intimes à l’oreille – confidence de la sixième bière. Pour nous (il voulait dire : pour nous Allemands !) la musique est au cœur de nos relations amoureuses. Il se mit à chantonner Schubert : « Auf dem Flusse, der du so lustig rauschtest… ». Helmut, amateur de femmes autant que d’accents, «   … du heller, wilder Fluss… » faisait du business avec Leipzig, ville où les hôtesses du Salon étaient réputées pour leur style, leur sourire et la douceur de leur voix. « ... wie still bist du geworden… » Hella et lui s’étaient connus quelques années auparavant, autour d’un stand de machines à coller les étiquettes et Helmut s’empressait de revenir signer des contrats avec les employeurs de la jeune femme. Si bien que les choses de l’amour étant ce qu’elles sont, ce n’était pas un malheureux rideau de fer qui allait les empêcher de prolonger cette relation. Et tant pis pour les étiquettes.

–Mais tu veux quoi ? Tu veux installer cette Hella dans un petit studio près de chez toi et l’entretenir comme au 19ème siècle ? Mes lourdes objections ne l’intéressaient pas, il avait son plan qu’il m’exposa après la sixième –septième ?- bière. Il allait la faire sortir clandestinement et comme il était sûrement surveillé et elle aussi, c’était moi, innocent Français, qui allait le faire pour lui. Il avait tout prévu. Nous allions traverser à la nage l’Elbe, là où le fleuve fait frontière avec la Tchécoslovaquie, la nuit. Je demandais qui était ce : nous. Il répondit tranquillement : elle et toi. Nous – Hella et moi - le rejoindrions ensuite à Munich après être passés par l’Autriche. Il fallait juste attendre novembre, au moment où l’eau est très froide – vraiment très froide ? risquais-je sans qu’il s’interrompe - et que c’est moins surveillé. Ca paraissait simple, bien pensé. Evident.
A la septième bière – huitième ? j’ai dit oui. Oui, j’ai dit oui. Vaguement inquiet, un peu excité aussi par l’aventure mais avec un grand sentiment d’irréalité, j’ai dit oui en frissonnant.

On était le 13 août 1989, 28 ans après l’érection du mur de Berlin. Jour pour jour.

Quelques semaines plus tard, début novembre, je faisais le touriste français en DDR, près de la Festung Königstein. Dans mon sac à dos, deux combinaisons de surf au néoprène que je gardais avec moi pendant mes promenades, tandis que ma valise innocente attendait à l’auberge avec quelques livres d’histoire de l’art – c’est mon métier- au cas où on serait venu jeter un œil. Je suivais les conseils de prudence d’Helmut. Il avait tout prévu mais tout me paraissait imprévisible. Et flippant. A l’auberge j’avais prévenu qu’une « amie », viendrait me rejoindre de Leipzig pour passer le week-end. J’avais insisté sur le mot « amie » (Freudin) avec un sourire entendu – c’était la consigne. Pour plus de crédibilité j’étais passé par Leipzig. Hella et moi, nous nous étions promenés dans la ville comme de vieux amis. En fait, nous faisions maladroitement connaissance, gênés tous les deux par ce rôle de fausse intimité.

Maintenant, dans mes promenades sous le soleil froid de novembre, sur les rives escarpées qui bordent l’Elbe, j’avais le sentiment irréel d’être dans un tableau pathétique de Caspar David Friedrich (mort à Dresde en 1840) et j’avais peur qu’il ne se transforme en un cauchemar de George Grosz (mort à Berlin en 1959, avant le mur !). J’avais toutes les raisons objectives d’être là sans inquiéter les autorités. Je venais visiter les paysages du Erzgebirge et ses alentours, si prisés par les artistes romantiques auxquels j’étais en train de consacrer un ouvrage. C’est du moins ce que je disais localement. Leipzig, Chemnitz, puis plus au sud la vallée de l’Elbe. Je m’étais installé à Königstein, un peu au nord de la frontière, ni très loin ni trop près de l’endroit où nous allions devoir traverser le grand fleuve fatal. Je connaissais la région, j’étais allé de l’autre côté de la frontière à Marienskè Lasnè à l’automne 1981. Marienbad de son nom allemand si fortement présent dans l’imaginaire français ainsi qu’à Karlovi Vary (Karlsbad) et le rappel de ce voyage raviva mes inquiétudes.

J’avais le souvenir d’apparatchiks est-allemands venus faire la fête dans ces villes d’eaux déglinguées alors que les chars russes cantonnaient encore sur les routes. J’avais d’ailleurs écrit un texte là-dessus. Helmut avait insisté pour que nous passions par Prague et l’Autriche plutôt que de rejoindre directement la frontière bavaroise, ce qui aurait été beaucoup plus court. Et que nous arrivions à Munich par le sud et Kufstein. A cause de ce voyage, à cause des frissons éprouvés alors en traversant cette Tchécoslovaquie occupée et éteinte, où les communistes allemands s’autorisaient à danser dans ces lieux tchèques de l’histoire allemande, aux rythmes d’orchestres locaux jouant les succès des Beatles, j’avais accepté ce long détour par Prague, Brno -Helmut disait Brünn- et l’Autriche. Tous ces souvenirs me revenaient et je me demandais ce que je faisais là. Sans doute une certaine attirance pour Hella, qu’il me fallait bien garder pour moi, n’était pas étrangère au désir que j’avais de vivre cette équipée. Mais en allant repérer les lieux de notre future traversée à la nage et de nuit, l’Elbe me parut immense, infranchissable. Rien du fleuve de Schubert : « wie still bist du geworden… »  Le lieu du futur forfait était précis, non loin d’un endroit nommé Schöna. Il fallait nager en se laissant dériver jusqu’à l’autre rive vers un endroit nommé Hrensko, pas trop près mais pas trop loin pour rejoindre ensuite la pension Oaza où nous pourrions nous changer, abandonner nos combinaisons et où un taxi prévenu nous mènerait jusqu’à un arrêt du bus qui traverse le parc national de la Suisse Saxonne (Sächsische Schweiz) et va jusqu’à Prague. Horaires, temps de nage, de marche, présence du taxi, jonction avec le bus : tout était calculé par Helmut avec une précision qui accentuait ma peur au lieu de me rassurer. Je suis plutôt bon nageur, mais mon sang latin avait besoin d’incertitude, pas d’un fleuve sinistre, inquiétant comme un torrent profond et je pensais bien que les choses ne se passeraient pas comme prévues.

Mais pas à ce point-là.

Parfois l’histoire bascule ; la grande rejoint la vôtre, la petite, pour la rendre dérisoire. Vous êtes enivré de vous-mêmes, terrorisé par votre propre courage, vous allez aider une jeune et blonde Allemande de l’Est à s’enfuir malgré les gardes-frontières, les chiens, les kalachnikovs, malgré les risques, vous allez aider un ami, vous allez aider l’amour sur fond de musique de Schubert, faire votre Winterreise personnel, un voyage d’hiver mémorable, « fremd bin ich eingezogen, fremd zieh’ich wieder aus. » Etranger je suis venu, étranger je m’en vais. Mais deux jours plus tard l’aubergiste vient vous réveiller, votre « amie » est au téléphone.

J’attendais la venue d’Hella pour le lendemain, nous avions décidé de ne plus nous parler et cet appel ne présageait rien de bon. Elle avait pris une drôle de voix pour me dire de revenir le plus tôt possible à Leipzig. Sans autres commentaires. Je ne la connaissais pas assez pour interpréter sa voix saxonne – comme disait avec émotion Helmut- ni ses silences. J’imaginais tout de suite le pire, la Stasi sur mes traces, les nuits dans une prison glacée qui m’attendait avec pour seul chauffage la combinaison au néoprène qui m’avait trahi.     
Le bus pour Chemnitz passait en fin de matinée et le soir même j’étais à Leipzig, ayant abandonné toute fierté. Je venais de passer trois jours quasiment coupé du monde extérieur, sans journaux, sans radio, sans télé, ne communicant qu’avec les arbres et une aubergiste bougonne. Je ne savais rien des événements récents. Hella n’était pas chez elle, mais elle avait laissé un mot. -Je suis partie pour Berlin avec des amis, rejoins moi, ma voiture est devant la porte. Prends là, on se retrouve là-bas.

On était le 9 novembre 1989. J’ai roulé dans la petite Trabant qui crachait sa fumée noire. Au début ça roulait plutôt bien, mais après deux heures, en approchant de Potsdam, sur la 9, ça commençait à être vraiment encombré. J’allais mieux : la radio ouest-allemande m’avait mis au courant des événements. Tout cela n’avait rien à voir avec moi. La circulation était si dense qu’on aurait pu se croire à Munich, mais j’ai fini par arriver au cœur de Berlin au plutôt au cœur sud de Berlin-Est. Je me suis garé à l’adresse que m’avait donnée Hella. J’ai laissé mes affaires dans la voiture, ici à l’est ça ne risquait rien, et j’ai marché avec les gens qui affluaient. Ambiance étrange, comme la marche nocturne du carnaval de Bâle, comme si tous étaient incrédules et se disaient : allons-y vite, allons voir, ça ne va pas durer. Je suis arrivé au mur par la DDR, par l’autre côté. Je suis passé dans une brèche toute neuve à la file, chacun son tour, attendant poliment, c’était comme d’être dans le rêve de quelqu’un d’autre. J’étais à l’Ouest, dans cet Ouest enclavé et sous protection internationale, cet Ouest de vitrines et de lumières, Ouest que moi je ne fantasmais pas. Et j’avais des sentiments mitigés dans cette atmosphère de liesse.

J’ai marché avec les autres, tous les autres, une partie de la nuit puis je suis allé chez Hella. Mais elle n’était pas dans son appartement. Helmut est arrivé et nous l’avons attendue ensemble. Il avait apporté des bières que nous avons bues, -surtout lui- tandis que la ville bruissait. Hella nous a rejoint vers huit heures du matin. Nous nous étions assoupis sur son lit, tout habillés. Elle s’est allongée entre nous. Je me suis levé, pour lui laisser la place à côté d’Helmut qui dormait. Elle m’a fait : pas la peine ! et elle s’est endormie aussitôt. Je suis sorti dans la ville encore agitée. J’ai pris mes affaires dans la Trabant mais les combinaisons en néoprène avaient disparu. Je n’ai jamais su ce qu’elles étaient devenues. Restaient mes livres d’art.

Parfois je regarde le morceau de mur que j’ai rapporté et je pense aux jours qui ont suivi, que j’ai passés en fuyant la fièvre des discussions. Je sentais que mon manque d’enthousiasme gênait et je suis retourné en France. Helmut a continué son business d’étiquettes pour conserves alimentaires, il a divorcé, il a épousé Hella. Ils ont un grand garçon né le 10 juillet 1994. Ce soir-là je regardais à la télé l’Allemagne se faire battre par la Bulgarie en quart de finale de la Coupe du monde de football. Ça se passait aux Etats-Unis à New Jersey. L’Allemagne était tenante du titre. J’ai bu deux bières. Ou trois, je ne sais plus.

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