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En chute libre, de Jacqueline Deloffre

On démolit

On démolit, © Jacqueline Deloffre

01.10.2019 - Article

Je n'étais pas de passage par hasard, j'habitais Berlin depuis quelques années déjà. J'étais journaliste, rédactrice d'un bimensuel édité par les FFB. J'ai eu la bonne idée de démissionner à temps pour pouvoir suivre la chute du mur « en direct ».

Jeudi 9 novembre 1989. Il est environ dix-huit heures. Günter Schabowsky, le porte-parole du Politbüro termine sa conférence de presse sous les flashs et les questions. La RDA est en train de vivre d’incroyables chambardements. Erich Honecker a été mis au placard. Putsch en douceur dirigé par Egon Krenz, qui a pris sa place. En août, une vingtaine de Berlinois ont fait la une des médias en réussissant à s’enfuir via la Hongrie et l’Autriche. Un détour de quelque trois mille kilomètres pour se retrouver à deux cents mètres de chez eux, mais de l’autre côté du mur.

Depuis plus d’un mois, des milliers de gens manifestent dans les rues de Leipzig, Dresde, Magdebourg, Halle... Des familles qui s’étaient réfugiées dans les ambassades de RFA, à Prague, à Budapest, à Varsovie, sont passées à l’Ouest, sous la protection d’envoyés du chancelier Kohl. On dit que les négociations ont été difficiles, mais la RDA a fini par céder du terrain et laisser les trains traverser son territoire. Trains fantômes qui filaient dans la nuit sous le regard hagard de ceux qui n’avaient pu le prendre. Agglutinés aux barrières, se sachant trop quoi penser. Le 1er novembre, le Comité Central du SED a supprimé les visas de sortie pour la Tchécoslovaquie. Impossible de stopper l’hémorragie. Chaque jour apporte son lot de wagons bondés et son interminable chapelet de Trabant branlantes. C’est la débandade. Dans les larmes de joie, la fébrilité, les points d’interrogation sur le lendemain.

Il y a ceux sont partis. Entre 70 et 80 000, peut-être davantage, on ne sait pas au juste, le chiffre croît d’heure en heure. Les centres d’accueil de la RFA sont débordés. Casernes et auberges de jeunesse ont été réquisitionnées pour pouvoir héberger tout le monde. À Berlin Ouest, la municipalité lance un appel à la population.

Il y a aussi ceux qui veulent rester. Pas plus tard que samedi dernier, un gigantesque meeting a réuni plus d’un demi-million de manifestants sur l’Alexanderplatz, au cœur de Berlin-Est. Étrange rassemblement. Planté sur une estrade, il y avait là un micro ouvert à tous. Aux anonymes qui en avaient gros sur le cœur, et dont la voix tremblait d’émotion. Aux « stars » comme la romancière Christa Wolf, l’écrivain Stefan Heym, l’avocat Gregor Gisy (l’actuel patron du PDS), Markus Wolf, l’ex-dirigeant des services secrets, Günter Schabowsky, du Politbüro, conspué par la foule. Aux représentants du « Nouveau Forum », ceux par qui tout est arrivé, applaudis à bras rompus. A perte de vue, un océan de banderoles. Du genre: « Imagine, c’est le socialisme, et personne ne fout le camp », « 40 ans qu’on nous mène par le bout du nez », « liberté de voyager de Sofia à Hawaii ». Partout des écriteaux: « pas de violence »,  « le peuple, c’est nous ».

Autant dire que l’effervescence est à son comble. Des conférences de presse du Politbüro, il y en a maintenant presque tous les jours. Les événements se bousculent, se précipitent, s’entrechoquent. Avant hier, les 45 membres du Conseil des ministres ont démissionné en bloc. Le Parlement du peuple doit être incessamment convoqué en session extraordinaire. Cet après-midi, le « Nouveau Forum », légalisé hier, a été autorisé à tenir sa première conférence, dans une arrière-cour. En ce 9 novembre 1989 donc, un peu après dix-huit heures, les journalistes remballent hâtivement blocs, stylos et caméras. Mais voilà que Günter Schabowski se gratte la gorge, lève un sourcil. Par dessus ses lunettes, son regard fait le tour de la salle qui se vide. Il semble hésiter, puis sort une feuille de papier pliée, un peu froissée, de la poche de son veston. Et prononce la fameuse petite phrase dont les premiers mots sont encore couverts par le bruit des chaises qu’on repousse... « Privatreisen nach dem Ausland können ohne Vorliegen von Voraussetzungen, Reisepässe und Verwandschaftsverhältnisse beantragt werden ».

Charabia politico-administratif. On n’a pas bien compris. Ou on pense avoir compris, mais on n’en croit pas ses oreilles. On fait répéter. Schabowsky s’exécute, sans montrer le moindre signe d’émotion, ou d’enthousiasme, ou de quoi que ce soit. Pas de doute maintenant. Patratras ! Plus de mur ! Le monde entier reste pétrifié de stupeur. Hébété. Assommé par la nouvelle qui lui tombe dessus.

Et pourtant, les premières fissures dans le béton étaient apparues bien avant. Moins spectaculaires. Pas en direct à la télé. Mais peu d’observateurs politiques étrangers y avaient vraiment prêté attention - ou voulu y prêter l’attention qu’elles méritaient. Ou s’étaient carrément trompés. On en arrive à se demander ce que fichaient les agents secrets et les services de renseignement américain, anglais et français en place à Berlin-Ouest. On se souvient d’un Premier ministre français en visite officielle en RDA, quelques semaines avant l’écroulement du mur, comme si de rien n’était. Il avait dû se tromper de copie pour préparer son voyage.. Et pourtant !

Souvenons-nous. C’était en 1986. À Berlin-Est, quelques opposants au régime, encouragés par le processus de démocratisation entamé en URSS par Gorbatchev, fondent un groupe de réflexion, « Initiative pour la Paix et les Droits de l’Homme ». Autrement dit : un mouvement contestataire était né. Illégal, bien sûr, clandestin, cela va de soi, fiché par la Stasi, évidemment. Dans ses rangs: la peintre Bärbel Bohley, l’universitaire Jens Reich (un professor rétrogradé assistant de fac parce que pas assez docile), des théologiens, des représentants de l’église protestante et des pasteurs, des femmes et des hommes qui ne vont pas tarder à divulguer la nouvelle parole du haut de leur chaire. Ils se réunissent dans des lieux du culte - seuls espaces inviolables de la RDA - ou dans les sous-sols d’un presbytère de Berlin qui abrite une bibliothèque. Une modeste bibliothèque dite de l’environnement qui a ceci de particulier qu’elle était devenue le quartier général des écologistes est-allemands de la première heure. A tour de rôle, on y organise des débats et on y imprime des petits bulletins d’information qu’on fait circuler sous le manteau.   

À l’automne 1987, la situation se dégrade brusquement. Dans la nuit du 24 au 25 novembre, quelques semaines seulement après la visite spectaculaire d'Erich Honecker à Bonn puis en Sarre occidentale, sa terre natale, une vingtaine de membres de la Stasi s'introduisent dans la « Bibliothèque de l'Environnement ». Sept jeunes gens qui se trouvent là sont arrêtés, le matériel et les fichiers confisqués. Ce qui déclenche une formidable vague de solidarité. Du jamais vu ! Nuit et jour, des hommes et des femmes, accourus de tous les coins de Berlin-Est, montent la garde, font brûler des bougies devant l’église attenante au presbytère, la Zionskirche, réclament et attendent la libération des détenus. Les voisins du quartier leur apportent du café et des sandwichs. Des cars de police partout. Sans oublier un nombre impressionnant de membres de la Stasi en civil. La place de l’église semble en état de siège. Au bout de quelques jours, les autorités finissent par libérer les jeunes gens et le calme revient. Du moins, en apparence. Car il s’est passé quelque chose d’irréversible : des gens que rien ne prédisposait à devenir des héros de la résistance avaient laissé cour à leur colère. Avaient osé de plus avoir peur et goûté au fruit défendu de la liberté d’expression.  

L’effet boule de neige - encore hésitant, certes - ne se fait pas attendre. En janvier 1988, des étudiants s’infiltrent dans une manifestation officielle, organisée à la mémoire de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, et brandissent des pancartes. Ils exigent « la liberté de la pensée » - reprenant, en l’occurrence, une des grandes revendications de Rosa Luxemburg. Ils sont immédiatement appréhendés par la police, jetés en prison et frappés d’interdiction de poursuivre leurs études. Quelques jours plus tard, c’est au tour des figures de proue de la contestation d’être arrêtées. Manu militari, Bärbel Bohley, Werner Fischer, Freya Klier, Stephan Krawczyk et Ralf Hirsch sont expulsés vers l’Allemagne de l’Ouest et l'Angleterre.

Cette expulsion, suivie de près par la presse ouest-allemande, produit l’effet dissuasif escompté. L’opposition, inquiète et ébranlée, met provisoirement un bémol à ses activités. Ce qui n’empêche pas les autorités de montrer des signes de nervosité de plus en plus évidents. Elles interpellent, relâchent, arrêtent, malmènent, menacent. David contre Goliath. La résistance serre les rangs, relève la tête, mais c’est un combat en vase clos. L’information ne passe pas, ou très mal. Il faut attendre une histoire de censure pour que se déclenche la déferlante qui va provoquer l’effondrement définitif du mur.     

Octobre 1988. Berlin-Est. Surgissant de nulle part, des tracts appellent à une manifestation : « Les pouvoirs publics portent gravement atteinte à la liberté de la presse garantie par la constitution ! Les publications religieuses font l'objet de suspensions répétées ou ne peuvent plus paraître dans leur intégralité. Le 10 octobre nous participerons tous ensemble à une marche silencieuse qui se rendra à l'office de Presse de la RDA ».

Il faut savoir qu’il existait en RDA une presse hebdomadaire « indépendante », gérée par l’église protestante, vendue uniquement sur abonnement. Ces journaux devaient leur existence à l'administration militaire soviétique en Allemagne de l’Est qui, après 1945, avaient autorisé les publications religieuses qui paraissaient avant 1933 dans la zone dont elle avait désormais le contrôle.

Certes, la vente dans les kiosques était interdite et le tirage limité à 150 000 exemplaires pour toute la RDA, mais aucune autre restriction n'était spécifiée dans la licence accordée par les forces soviétiques. Pas d’ingérence directe au niveau des rédactions, mais c’était dans les imprimeries que s’exerçait le contrôle. Quand les manuscrits arrivaient, les imprimeries étaient tenues d'attendre le feu vert (un vrai clignotant placé au dessus de la porte du censeur) avant de lancer les linotypes et les rotatives. Entre-temps, un mouchard de la Stasi, apportait les épreuves à l'« Office de Presse auprès du Conseil des Ministres de la République Démocratique Allemande », qui les passait au crible fin. Si le feu virait au rouge, on arrêtait tout et le rédacteur en chef était convoqué au dit Office de Presse. Pour la petite histoire: sous Hitler, ce bâtiment avait abrité le ministère de la propagande de Goebbels. C'est ici que sévissait Kurt Blecha, chef de la censure et nazi notoire. Ce même Kurt Blecha qui reprit ses fonctions de censeur en chef en 1958, sous Walter Ulbricht cette fois. Comme quoi l’efficacité peut être payante !

Il n’était donc pas facile de se faufiler entre les mailles du filet. Mais il faut dire que les journalistes du « Die Kirche » étaient passés maîtres dans l’art d’écrire entre les lignes et les lecteurs dans celui de traduire les messages codés. Un petit extrait de la bible, à peine remis au goût du jour, une citation d'Esaïe comme « Ne crains rien » à laquelle on ajoutant l’horaire d’un sermon, et le tour était joué. Au nez et à la barbe du mouchard qui n’y voyait que du feu.    

Mais même la bible a ses limites. Lorsqu’en 1988, les rédactions de ces hebdomadaires - dont les membres étaient tous proches de l’« Initiative pour la Paix et les Droits de l’Homme » - voulurent ouvrir plus largement leurs colonnes à des sujets tabous comme la protection de l'environnement, les violations des droits de l'homme ou le traitement infligé aux objecteurs de conscience, la censure vit rouge et se mit à tailler dans les maquettes à grands coup de ciseau. Dix-huit éditions régionales furent interdites. Pour « ingérence dans les affaires de l’État ».

Le 10 octobre 1988 donc, ils sont bien deux cents à relever le défi. Malgré un déploiement impressionnant des forces de l'ordre et de la Stasi, malgré les nombreuses arrestations préventives opérées dans les appartements de dissidents quelques heures avant le rendez-vous fatidique.

Le défilé se met en marche et, c’était à prévoir, le matraquage commence. On assiste alors à un événement sans précédent. Un homme vient d’être arrêté et jeté dans un car de police. Au moment où le véhicule démarre, les manifestants lui barrent la route. « Nous tous ou personne ! », scandent-ils. Embarras de la police. La tension monte, le temps passe. « Puisque c'est ainsi, vous allez tous y passer », hurle soudain un gradé. Mais avant qu’il n’ait le temps de donner l’ordre de les empoigner, quelque quatre-vingt personnes montent déjà dans les cars, de plein gré.

Si elles sont rapidement relâchées, c’est grâce aux correspondants de presse occidentaux. En effet, en dépit des pressions exercées à leur encontre, quelques-uns ont couvert l’événement et retransmis des images. C’est ainsi que la nouvelle peut enfin pénétrer en RDA, se répandre dans les foyers par les canaux des chaînes de télévision occidentales. Ils sont des millions à la regarder, bien que ce soit strictement interdit. Un détail auquel Honecker et ses comparses n’avaient pas pensé.   

Ces événements du 10 octobre 1988 ne font qu'anticiper les bouleversements de l'année suivante qui devaient entrer dans l'histoire du 20e siècle sous le nom de Révolution Tranquille. Dans l'immédiat, cette manifestation pour la liberté de la presse fait prendre conscience à une population est-allemande encore craintive qu'on peut descendre dans la rue pour faire valoir ses droits.  

« Les manifestations pacifiques doivent être autorisées en RDA comme ailleurs » peut-on lire quelques jours plus tard dans une pétition qui circule à Leipzig, et qui porte 274 signatures. De nouveau, la critique vise le manque de concordance entre les idées affichées par les dirigeants du SED et la réalité sur le terrain.

Les dissidents ont trouvé le défaut de la cuirasse. C'est ce qui inquiète le plus les dirigeants de la RDA : la révélation au grand jour et au grand public du décalage flagrant entre les déclarations faites en fonction des nécessités de la politique étrangère et la répression à l'intérieur des frontières. N’oublions pas en effet que l’objectif des contestataires n’est pas d’abattre le mur, mais de faire respecter la constitution et d’instaurer un socialisme à visage humain. Pas question pour eux de réunification avec la RFA. Ils se réclament simplement de la politique de Glasnost et de la Perestroïka soviétique.  

Mais le grand frère de Moscou avec ses idées bizarres de libéralisation de la société commence à devenir sérieusement gênant. Alors la RDA change de tactique. Après tout, autant laisser faire ces quelque 150 000 exemplaires de journaux contestataires et éviter ainsi les levées de boucliers que provoque chaque censure, immanquablement reprises par les médias de la RFA. En contrepartie, on retire des kiosques la revue soviétique « Spoutnik », un magazine pour les jeunes qui ne mâche pas ses mots pour dénoncer tout ce qui ne va pas dans le bloc communiste, y compris en RDA. Mauvais calcul : Spoutnik est beaucoup plus populaire que ne le pensait le Comité Central du SED. Et il est lu dans des milieux que, jusqu’à présent, la presse protestante n’avait pas touchés. La polémique est vive dans les rangs du parti, y compris parmi les inconditionnels du SED. C’est à ce moment-là que des hommes politiques comme Egon Krenz et Günter Schabowski commencent à scier les barreaux de la chaise d’Honecker. L’interdit qui frappe Spoutnick est levé au bout de quelques semaines. Trop tard, le mal est fait !    

Dans les mois qui suivent, les papiers et commentaires les plus « osés » peuvent paraître sans contrainte dans la presse protestante. L’opposition voit ses rangs grossir de jour en jour. Les églises ne désemplissent plus. On y tient meetings sur meetings. Le pays est comme électrisé. Le régime lâche du lest. En août, alors que les premiers fugitifs arrivés en RFA après avoir franchi le rideau de fer en Hongrie, font la une des journaux, les expulsés de janvier 1988 sont autorisés à réintégrer la RDA. Le 9 septembre 1989, Bärbel Bohley et Jens Reich fondent le « Nouveau Forum ». Le 12 septembre voit la naissance d’un second parti d’opposition, le « Mouvement populaire pour la démocratie maintenant ». Le 1er octobre, c’est le « Renouveau démocratique » qui est créé et le 7 octobre, les sociaux-démocrates posent la première pierre du « Ost-SPD ».  

Le 7 octobre, comme si de rien n’était, la RDA fête ses quarante ans. Défilé militaire monstre à Berlin-Est. Des milliers de petits fanions gentiment agités par des mains disciplinées. Alerte rouge chez les forces alliées stationnées à Berlin-Ouest. Et si Gorbatchev donnait l’ordre de lancer l’assaut... Pendant ce temps, ce même Gorbatchev est interpellé, de loin, par environ 3000 jeunes dissidents qui ont réussi à se faufiler dans le cortège réglé comme du papier à musique. « Gorbi ! Gorbi ! Aide-nous ! Aide-nous ! ». Il est 17 heures. Intervention brutale de la police qui n’y va pas de main morte. Poursuite échevelée dans les rues. Des blessés, du sang, des arrestations. À 21 heures, tout est terminé. L’Alexanderplatz est immensément vide. Ne reste qu’une pancarte piétinée par la foule : « Happy Birthday Polizeistaat ! ».

La suite des événements est connue.

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