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La chute du mur... trente ans déjà, de Christian Connor

01.10.2019 - Article

Je n'ai pas pu vivre la chute du mur en direct à Berlin, mais en tant qu'avocat français, avec une activité fortement tournée vers les relations franco-allemandes, ma carrière allait en être profondément modifiée.

Il y des jours dans l'histoire de l'humanité que nous ne pouvons jamais oublier. Certains sont tristes et effroyables, d'autres sont heureux.

Chacune de ces journées est si fortement chargée d'émotion et laisse une empreinte si forte dans notre mémoire que la plupart d’entre nous se souvient exactement de ce qu’il faisait ce jour-là à l’instant précis où le temps semble s'être figé.

Le 11 septembre 2001 est un exemple tragique de ces moments où l'Histoire a basculé, la chute du mur en est un exemple radieux.

La nuit du 10 novembre 1989, j’étais à Paris avec des amis et il se trouve que nous dînions dans un restaurant russe... Lorsque soudain la nouvelle est tombée, propageant instantanément une onde de choc d'une intensité rare : comme le sentiment confus d'une longue attente sans espoir mais dont l'objet se réalisait là, maintenant, défiant l'imagination, comme la révélation incrédule que l'effervescence qui entourait la perestroïka et la mobilisation populaire qui secouait la RDA depuis plusieurs semaines venaient tout simplement de provoquer l'impensable collapse d'où Berlin allait revenir à elle-même.

D'un trait fulgurant, je revis passer en accéléré le film allant de la chute de Berlin à celle du mur. Tous les convives du restaurant, mes compagnons et moi-même avons alors partagé une mémorable nuit de folie, que nous avons close en nous jurant de prendre le premier avion disponible pour rejoindre la ville libérée.

A grand regret, ce projet n’a finalement pu aboutir.

Une nouvelle révolution des peuples était pourtant en marche ; personne n’en discernait encore complètement l’impact ni toutes les conséquences possibles, mais l'évènement qui venait de se produire allait transformer la vie d’un nombre considérable de gens et pas seulement celle de nos amis allemands, à l'est comme à l'ouest de la frontière qui transperçait Berlin comme elle séparait le pays.

A commencer par la mienne. Avocat français exerçant à Paris, avec une activité fortement tournée vers les relations franco-allemandes, ma carrière allait en être profondément modifiée.

Avant la chute du mur, j’avais eu plusieurs fois l’occasion de me rendre en RDA. En effet, de nombreuses entreprises de l'Allemagne de l’ouest n’étant pas autorisée à traiter directement avec les entreprises de l'Allemagne de l’est, certains marchés étaient passés par l'intermédiaire de leurs filiales françaises.

C'était avant la chute du mur.

Il n’est sans doute pas utile de décrire ici le détail de ce qu’était ce « pays » ou plutôt de ce deuxième état au sein de l'Allemagne qu'était la RDA et le quotidien de ses habitants, tant ayant déjà été écrit et dit à ce propos.

Qu'il me soit seulement permis d'exprimer l'immense soulagement qui m'envahissait toutes les fois que j'ai eu à franchir checkpoint Charlie pour revenir à l’ouest, à la suite de séjours à l’est au cours desquels il m'était impossible de me départir d'une forme de malaise, celle que procure la sensation d’être en permanence surveillé, de se sentir contraint dans ses mouvements et ses déplacements ou de devoir surveiller chacune de ses actions comme chacun de ses propos.

Je n’avais naturellement rien à dissimuler mais il demeure que ce sentiment d’oppression ne me quittait jamais.

Un incident suffira pour l'illustrer. Alors que j’assistais un client lors d’une expertise technique dans une usine sidérurgique à Eisenhüttenstadt, j’avais, au contraire de mes collègues, laissé pendant l’expertise mes affaires dans la voiture que j’avais louée. Les autres participants à cette expertise avaient laissé les leurs dans les baraquements genre Algeco où nous étions logés. Quelle ne fut pas leur surprise consternée de constater à leur retour le soir que leurs valises avaient fait l'objet d'une fouille en règle…

Ce qui m'a le plus marqué et que je garde dans mes souvenirs est l'impression de vivre dans un monde qui était en noir et blanc et dans lequel une odeur de tourbe constituait le seul environnement olfactif.

Très perceptible pour moi était aussi cette sorte d'attitude résignée que je ressentais autour de moi. Lorsque nous patientions dans la file d'attente à la cantine des usines que nous visitions, je ne rencontrais que des visages gris et tristes. J’exagère peut-être et me dis aujourd'hui que ma vision était peut-être en partie sous l'emprise d'images venues d'ailleurs, mais c’est bien le trouble que j'éprouvais au plus profond de moi-même.

Quelle joie de voir et de penser en novembre 1989 que cet univers allait sans doute laisser la place à un monde meilleur.

A ce moment-là, je ne savais toutefois pas que la brèche qui venait d'être pratiquée dans le mur et que l'ouverture économique et politique qui s'est ensuivie allaient réorienter ma vie professionnelle dans une direction que j'aurais été bien incapable de soupçonner.

La réunification des deux Allemagnes était en effet sur le point de faire éclore un marché dans lequel nombre d’entreprises voyaient un nouvel Eldorado. Parmi elles quelques entreprises françaises qui se sont rapidement portées candidates pour reprendre des entreprises de l’ex RDA.

C’est ainsi qu’un de mes clients français, important groupe papetier, me contactait pour me proposer de l'accompagner en vue de l'acquisition de ce qu’était à l’époque la quasi intégralité de l’industrie papetière de la RDA.

Le client m’informait que ce projet était gigantesque puisque le périmètre concerné comportait soixante-quinze usines et occupait près d’une centaine de milliers de salariés.

Je ne pouvais qu'accepter une telle expérience. Toutefois comme ce projet impliquait de ma part de m'y consacrer de manière quasi exclusive, je fus amené à m’organiser en France pour que mon cabinet puisse poursuivre ses activités en dépit de mon indisponibilité. Mes associés m’ont soutenu et nous avons donc pu donner notre accord.

Ainsi pendant près de deux ans, je quittais Paris le dimanche après-midi soit pour Berlin soit pour Dresde où se situait le siège de l’entreprise que nous voulions reprendre. A Berlin nos interlocuteurs étaient des collaborateurs de la Treuhand, organisme dédié à la mise en place des privatisations de l’industrie est allemande et créé ad hoc.

Je me souviens encore avec émotion de mon premier soir à Dresde. Mon client m’avait invité à venir avec lui pour faire le tour du centre-ville historique ou plus exactement du champ de ruines où gisaient amoncelées les pierres de la cathédrale entièrement détruite par les bombardements de février 1945.

Les plaies de ce massacre aussi épouvantable que celui d’Hiroshima étaient encore béantes comme si cette catastrophe était survenue la veille car, contrairement aux Japonais, l’Allemagne de l’est avait laissé les choses pratiquement en l’état depuis ces nuits dramatiques des 13 et 15 février 1945.

Pour un homme de ma génération, qui n’avait pas connu la guerre et n’en avait pas vu les séquelles,
ce brusque retour à la tragédie humaine qui s'est jouée entre ces deux dates m’a vraiment et peut être pour la première fois fait prendre conscience des affres que tous ces hommes et femmes avaient endurés. Il ne s’agissait pas simplement de pierres et de destructions mais de songer que derrière ces montagnes de gravats, le malheur et l'horreur avaient frappé des centaines de milliers de familles. Ce spectacle de désolation était tellement chargé d'émotion qu’il m’est toujours aujourd’hui difficile de décrire l'immense désarroi dont j'ai été saisi ce soir-là.

Mais c'était sans compter avec la perspective enthousiasmante de contribuer à reconstruire ce pays : nous allions sortir de ce lourd passé et cette mission ne pouvait que nous aider à dominer notre peine.

Comment restituer en quelques lignes toutes les circonstances fastes que nous avons connues mais aussi les doutes auxquels nous avons été confrontés aux cours de ces deux années passées dans cette région en pleine renaissance.

Ce qui m'a plus particulièrement frappé : l’état d’esprit de la population est allemande.

Les premiers moments ont bien entendu été traversés par la liesse et l'euphorie à l'aube de cette liberté retrouvée.

Cependant nous eûmes la surprise de voir lui succéder une période de critique et de désenchantement qui nous prit de court.

Il faut en effet comprendre que du jour au lendemain tous ces hommes et femmes qui avaient été littéralement « maternés » par l'économie socialiste du régime de la RDA devaient réapprendre à vivre et à travailler en s'acclimatant aux valeurs mais aussi aux contraintes de notre société « capitaliste ». Tous les repères venaient subitement de sauter ou de se métamorphoser.

En premier lieu, le rapport à l’argent, qui s'est commué en source de tension.

Avant la réunification, l'argent existait mais ne pouvait être dépensé. Au reste, les travailleurs est allemands n’avaient pas réellement le souci du lendemain car quoiqu’ils fassent leur logement et leur nourriture leur étaient assurés. Ces mêmes travailleurs ont vite dû faire l'apprentissage d'une réalité où rien désormais n'était donné et où il leur appartenait à l'inverse de faire la démarche de chercher un emploi ou de le garder et de subvenir par eux-mêmes aux besoins les plus essentiels de la vie courante.

Un bouleversement, que beaucoup ont d'autant moins bien supporté qu'ils avaient à se frotter à leurs nouveaux compatriotes venus de l'ouest pour les « conquérir » (c'est du moins ainsi qu'ils l'ont vécu) à bord de belles voitures et auxquels ils ont fait grief de méthodes qu'ils jugeaient arrogantes.

En second lieu, le rapport au travail, qui était radicalement différent de celui qui était pratiqué dans nos entreprises.

Peu importait avant la réunification que l’entreprise fût rentable ou non, seul comptait que l’entreprise remplisse le plan qui lui avait été ordonné par l’Etat. L'entreprise produisait mais ignorait les clients auxquels ses produits seraient distribués. Là non plus, la transition vers le nouveau monde ne s'est pas faite de manière fluide.

D'autant moins d'ailleurs que les contraintes d'une modernisation brutale des équipements et des organisations exigées par la nécessité de rattraper des décennies de stagnation se sont traduites par de lourdes opérations de restructuration, qui ont entraîné licenciement, chômage, désœuvrement et désillusion dans des proportions massives.

Pour notre part, nous avons découvert une industrie papetière qui, depuis la première guerre mondiale, n’avait pas davantage évolué que le reste de l'industrie et dont l'outil était totalement hors d'âge pour ne pas dire plus. De surcroit, la question environnementale n’avait manifestement pas été une priorité.

Ce phénomène d'obsolescence et même de déréliction avait en tout cas affecté plus gravement l’industrie papetière, de sorte qu'au final sur les soixante-quinze usines qui ont été auditées seules une dizaine pouvait raisonnablement être préservée, à condition du moins de consentir d'énormes efforts financiers.

C’est ainsi que les négociations que nous avons menées avec les responsables de la Treuhand ont été rendues longues et parfois âpres du fait des engagements et contreparties qu'il nous était demandé de concéder, notamment en termes d’emplois sauvegardés ou d’investissements, toutes mesures qui loin de répondre aux desseins qui avaient motivé l'entreprise investisseuse pouvaient au contraire être de nature à la mettre en péril.

C’est sans doute plus généralement ce contexte délicat, né de l'urgence, d'une certaine impréparation, de la contrariété des attentes, qui a fait que cette phase de privatisation n’a pas eu tout le succès espéré par ceux qui en étaient les promoteurs ; au point que beaucoup d’investisseurs et d’industriels ont préféré repartir d’une « feuille blanche » en créant directement de nouvelles industries ou entreprises.

Les voies que l'Histoire emprunte ne présentent le plus souvent pas le profil d'un parcours rectiligne : on retient le point d'aboutissement sans plus songer aux sacrifices ou aux errements qui y ont conduit au milieu des joies et des espérances.

Aujourd’hui en tout cas, avec le recul des trente années qui viennent de s'écouler, le résultat est devant nos yeux : s'il n'est pas possible de prédire l'avenir, avouons que tous les obstacles, multiples et dont certains étaient propres à défier l'audace des plus téméraires comme des plus inventifs par leur caractère inédit, ont été peu à peu surmontés, à force de courage, de ténacité et d'intelligence.

Au cours de ces deux années, j’ai rencontré des gens fantastiques, côtoyé des acteurs économiques et politiques dont l'engagement passionné et patient impose l'admiration et le respect, sans lesquels la réalisation de cette œuvre formidable qu'a été la réunification allemande dans le prolongement de l'effondrement du mur qui divisait Berlin en deux villes étrangères l'une à l'autre et de l'abolition des frontières que la guerre avait installées n'aurait pas été possible.

La chute du mur de Berlin, le retour de l'Allemagne au sein d'un pays unifié étaient une page écrite d'avance… il restait au livre à être imprimé.

J’ai la conviction d'avoir été un privilégié : j'ai eu, à ma modeste place, la chance de prendre une part à l'écriture d'un chapitre qui a fait progresser non seulement l’Allemagne mais l’Europe et qui s'est inscrite dans l'histoire du monde.

Je mesure et partage le devoir de reconnaissance dû aux artisans de cette réussite.

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